Négociations avec les Innus - Guy Chevrette répond à deux journalistes de Radio-Canada

Dans leur lettre intitulée «Homme blanc, langue fourchue», parue dans Le Devoir du 29 novembre dernier, Michel Morin et Paul Toutant, me prenant à partie, expliquent essentiellement avoir fait leur métier en révélant l'existence de certaines études portant sur les autochtones.

D'abord, si les deux journalistes avaient fait leur métier, ils n'auraient pas indiqué que mon mandat actuel est d'expliquer la «paix des braves» déjà convenue avec les Cris. Il y a méprise! J'ai suffisamment à faire avec mon mandat actuel, qui porte plutôt sur la proposition d'entente de principe avec les Innus.

Je suis heureux que cette lettre me donne aussi l'occasion de rectifier certains faits, et ce, plus particulièrement dans la foulée du plus récent reportage de Michel Morin, le 29 octobre dernier, puisque la Société Radio-Canada n'avait pas jugé opportun de diffuser ma réplique à ce propos, effectuée lors d'un point de presse tenu à Roberval dès le 30 octobre.

À mon avis, si M. Morin avait fait son métier, le lecteur de nouvelles, Stéphan Bureau, n'aurait pas ouvert Le Téléjournal de Radio-Canada du 29 octobre dernier en affirmant que «Radio-Canada a obtenu copie d'études qui démontrent que les droits ancestraux des autochtones n'ont pas de fondement historique», et M. Morin n'aurait pas laissé entendre la même chose dans son reportage et, les jours suivants, lors d'entrevues à la radio. Il n'y a rien dans ces études qui porte sur les droits autochtones. Ce sont, au contraire, des études strictement historiques ou linguistiques qui ne formulent aucune conclusion sur les conséquences juridiques qu'on pourrait tirer des faits qui y sont décrits.

Or tous les reportages et toutes les interventions de M. Morin laissent entendre que ce sont les auteurs de ces études qui ont conclu que les Innus, notamment, n'auraient pas de droits ancestraux, alors que c'est lui, et lui seul, qui tire cette conclusion de sa lecture des études.

D'ailleurs, M. Dawson [voir ci-dessous], historien dont M. Morin fait grand état des travaux dont les conclusions mettent en doute la présence continue des Innus en sol québécois, a lui-même récemment affirmé sur les ondes de CKRS à Ville de Saguenay que ses positions étaient celles d'un historien et qu'il ne lui appartenait pas d'en tirer des conclusions juridiques. Et, qui plus est, M. Dawson estime aussi que sa position est minoritaire par rapport à celle d'autres auteurs.

Aussi, je mets M. Morin au défi de citer, dans toutes les études auxquelles il réfère, une seule phrase qui affirmerait que les Innus ou les autochtones en général n'ont pas de droits ancestraux. Qu'il relise les études — car je présume qu'elles ont déjà été lues — et qu'il me dise dans quelle étude et à quelle page on peut seulement retrouver les mots «droits ancestraux». Qu'il cherche bien... mais peut-être n'est-ce pas son métier!

À mon avis, s'il avait fait son métier, le lecteur de nouvelles, Stéphan Bureau, n'aurait pas ajouté que «le gouvernement Landry reconnaît des droits qui n'existeraient pas». Il ne revient pas à un historien, à un linguiste, à un anthropologue et encore moins à un journaliste de décider si un peuple autochtone a ou non des droits ancestraux: il s'agit là d'une tâche de nature juridique qu'il appartient aux juristes et, ultimement, aux juges de décider, après avoir entendu les avocats des parties et les experts.

À mon avis, s'il avait fait son métier, M. Morin aurait donc interrogé des juristes qui auraient pu lui expliquer que les exigences de la continuité juridique, auxquelles il attache tant d'importance, ne sont pas les mêmes pour la revendication d'un titre aborigène et pour celle d'un autre droit ancestral comme celui de la chasse et de la pêche. Ils auraient pu le référer aux arrêts Adams et Côté, où la Cour suprême a reconnu, en 1996, que les Mohawks et les Algonquins du Québec ont des droits ancestraux de pêche, même en l'absence de titre aborigène. Cela lui aurait évité de tirer des conclusions juridiques erronées des études auxquelles il se réfère et de les répéter depuis sur toutes les tribunes, comme s'il avait une cause à défendre.

En un mot, je suis bien d'accord pour que M. Morin fasse son métier. Je voudrais seulement qu'il le fasse correctement, en respectant précisément la règle du métier qui est d'informer et non de faire croire, surtout dans une matière aussi complexe et émotive que la question autochtone.