Libre opinion: L'illusion

S'il existe une stratégie qui n'a jamais vraiment fonctionné en faveur du Québec, c'est bien celle des fronts communs interprovinciaux. Pourtant, les libéraux de Jean Charest persistent à la voir comme une planche de salut. Ainsi, ils ont conseillé au premier ministre Landry de s'allier aux autres provinces pour combattre l'orientation centralisatrice du rapport Romanow sur la santé.

Les libéraux sont bizarres: ils comptent sur le reste du Canada pour résoudre les problèmes que le fédéralisme crée au Québec! Déjà, en octobre 2001, leur Plan d'action montrait tant de confiance envers les autres provinces qu'ils faisaient des éventuelles ententes avec elles l'unique levier de leur position constitutionnelle.

Pendant les années où j'étais sous-ministre et ministre, j'ai vu de près ces provinces agir et réagir dans une multitude de dossiers. J'ai négocié avec leurs représentants successifs. Mon observation expérimentale (confirmée par celle d'autres) permet de dégager une leçon que les libéraux devraient méditer: aucune alliance interprovinciale n'a jusqu'ici réussi à bloquer durablement les visées impérialistes d'Ottawa, encore moins à faire réformer le présent régime dans un sens qui aurait convenu au Québec.

Il y a des raisons à cela. D'abord de telles alliances sont éphémères. Moyennant lubrification financière, les provinces anglophones en viennent toujours à glisser vers Ottawa. Il arrive certes qu'un projet fédéral dominateur soit, au départ, critiqué par plusieurs d'entre elles — ce qui peut sur le coup aider le Québec, convenons-en —, mais on aurait tort de conclure que ce genre de front commun autorise beaucoup d'espoirs. En réalité, la réaction négative initiale des provinces tient d'un rite classique: elles cherchent moins à sauvegarder leur autonomie qu'à se positionner pour les discussions à venir. Ce fut le cas avec l'Entente sur l'union sociale de février 1999; d'abord alliées au Québec contre Ottawa, les autres provinces ont finalement rejoint Ottawa et laissé tomber le Québec.

Même chose, en pire, lors des pourparlers constitutionnels de 1980-1981 où, encouragé par le Québec qui ne disposait pas d'autres moyens, s'est construit le front commun le plus long (quinze mois) de l'histoire de la fédération. Il s'est honteusement terminé par la «nuit des longs couteaux», dont deux des protagonistes furent Jean Chrétien et Roy Romanow...

L'autre raison est que les intérêts en cause sont loin de coïncider. Les situations respectives des provinces diffèrent, et les fédéraux le savent. De plus, nonobstant des déclarations de principe peu contraignantes, les provinces s'entendent difficilement sur des projets ou des correctifs communs.

Par exemple, toutes se plaignent du déséquilibre fiscal, mais elles divergent quant aux solutions; certaines veulent un accroissement de la péréquation, d'autres des transferts fiscaux. De la même manière, les pêcheries préoccupent les Maritimes, nullement la Saskatchewan qui, elle, s'inquiète plutôt de l'agriculture. Et ainsi de suite.

Mais il existe une raison plus importante, qui colore les précédentes: à cause de facteurs historiques, culturels et politiques, le Québec et les provinces anglophones ont toujours eu des conceptions contradictoires du régime fédéral et du rôle d'Ottawa.

C'est pourquoi, même si les autres provinces s'en prennent parfois durement au gouvernement central, celui-ci demeure, pour leurs populations, le national government, alors que le gouvernement national des Québécois est celui du Québec. Par rapport à Ottawa, les provinces les moins riches se comportent comme des grosses municipalités, et les mieux pourvues comme des régions du Canada, mais aucune comme un État autonome. D'où, en dernière analyse, leur réceptivité aux envahissements d'Ottawa et leur soumission ultime à des normes fédérales.

De son côté, le Québec se considère comme un authentique État national et cherche de plus en plus à agir en conformité avec cette définition de lui-même. Sur ce plan, il y a incompatibilité entre le Québec et le reste du Canada.

Pour étayer leur fétichisme interprovincial, les libéraux de Jean Charest prétendent que les choses ont beaucoup changé, que les autres provinces sont maintenant animées d'un nouvel esprit, qu'elles ont une conscience plus aiguë de leur poids politique, qu'elles ont des points de vue semblables, bref que le Québec devrait s'en remettre à elles.

Illusion! Au-delà de leurs protestations ponctuelles et calibrées, les autres provinces suivent leur propres tendances. Dès lors, se fier au Canada anglais pour éviter au Québec de se retrouver dans des situations qui, justement, conviennent fort bien à ce même Canada anglais, relève de l'aberration. Cela équivaut à confier le sort du Québec à des instances qui, l'histoire le prouve, n'ont jamais répugné à lui «faire un sort»...