Le VIH en Afrique - Une enfance interdite par le sida

La pandémie du sida en Afrique est en train de reconfigurer la perception même de l'enfance. Aussi vrai que l'expression «les enfants de la guerre» est entrée dans le langage universel, celle des «enfants du sida» fait désormais partie du jargon populaire africain.

En effet, depuis l'apparition de la pandémie, l'enfant africain a vu s'effondrer autour de lui, sur lui et en lui tous les repères et tous les piliers qui font que la vie peut être autre chose qu'une simple existence. L'enfant est dans la mire du sida à tous les niveaux. Contaminé par le VIH/sida lors de sa naissance, il naît pour mourir. Orphelin du sida, il est précocement et brutalement propulsé dans la vie d'adulte. Dorénavant, horreur et détresse sont les réalités qui meublent son imaginaire.

Cette nouvelle donne laisse des séquelles dont on imagine à peine les conséquences sur l'enfant lui-même, mais aussi sur le développement du continent noir qui compte 10 % de la population mondiale, mais 75 % de tous les malades, 80 % de tous les décès liés au sida et 95 % de tous les orphelins du sida. Par exemple, la famine qui sévit actuellement en Afrique australe résulte en partie d'une baisse de la production agricole causée par les ravages que le sida a faits au sein de la population active du monde rural.

Le sida a également forcé le retour des aînés à la vie active, les écartant ainsi de la prise en charge de leurs petits-enfants.

Il s'agit, comme l'a démontré Emma Guest dans son livre Children of aids. Africa's orphan crisis, publié chez Pluto Press, non seulement d'une perversion de la place de l'enfant dans la société, mais aussi du rôle des aînés, deux catégories censées être à la charge de l'État et des communautés et qui, par un concours de circonstance, se retrouvent en train de remplir toutes les fonctions dévolues aux jeunes adultes décimés par le sida. Évidemment sur le plan démographique, il s'en suit une situation inédite où la société prend l'allure d'une pyramide unique en son genre, composée de millions d'enfants à la base, d'une cuillerée d'adultes au milieu, et d'un nombre considérable de personnes âgées au sommet.

Devant une telle situation, il convient de s'inquiéter de l'état dans lequel l'Afrique se trouvera dans les vingt prochaines années. Car s'il est vrai que c'est sur fond de souvenirs et de récits que les enfants construisent leur personnalité et s'il est vrai qu'adultes, ils transmettront à leur progéniture les valeurs qu'ils auront reçues, quel héritage sortira d'une telle culture mortifère?

Des enfants en rupture d'enfance

Aux yeux des enfants africains, le monde a basculé, non pas le 11 septembre 2001, mais depuis la décennie qui a vu partir en fumée leurs rêves d'enfants. La terreur et non le terroriste, plus dévastatrice que toutes les guerres combinées, responsable, en sol africain, de 17 millions de décès dont ceux cinq millions d'enfants qui n'avaient même pas 15 ans, responsable de 13 millions d'orphelins, responsable de l'infection annuelle de 600 000 nourrissons, s'appelle sida. La différence avec le terroriste conventionnel réside dans le fait qu'il frappe non pas les symboles de l'hégémonie économique, mais ceux de l'hégémonie de la pauvreté.

À l'ombre de l'humanité s'écrit donc l'histoire tragique des enfants en rupture d'enfance, une histoire dans laquelle affection, amour et innocence sont des réalités usurpées. À l'ombre de la vie se trouve une enfance endeuillée, dont l'espoir et la destinée dépendent du bon vouloir de la communauté internationale.

Derrière les statistiques du sida se vit la négation de toute une série de droits pourtant garantis dans la Convention des droits des enfants comme en témoigne une étude réalisée en Afrique orientale et australe, par Onusida et Unicef, intitulée Children Orphaned by Aids, qui révèle que, dans une grande proportion, les orphelins du sida sont les premiers à se voir interdire l'accès à l'héritage, à l'éducation et à la santé, en plus d'être les plus exposés à la malnutrition, à la dépression, à l'épuisement et à l'exploitation sexuelle.

La violence sexuelle, pour ne prendre que cet exemple, associée au culte, obscurantiste, de la virginité, est en train de prendre une tournure tragique en Afrique du Sud. Si le documentaire Le Jardin des vierges, projeté lors de l'édition 2001 du festival Vues d'Afrique a créé une onde de choc chez les spectateurs, il ne révèle que partiellement les conséquences de ce phénomène qui vient de faire l'objet d'une enquête internationale menée par Juan Miguel Petit, rapporteur spécial de l'ONU et dont on attend la publication complète lors de la prochaine session de la Commission des droits de l'homme, au printemps 2003.

Entre les larmes et l'espoir

À la lumière des paragraphes précédents, et si l'on est conscient qu'en matière de sida en général, d'enfance confrontée au sida en particulier, il est ironique mais néanmoins juste de parler de l'exception africaine, on devrait logiquement chercher des réponses exceptionnelles. Jamais auparavant le monde n'avait dû faire face à l'éventualité d'un aussi grand nombre d'orphelins. Dans la plupart des pays au sud du Sahara, les orphelins du sida représentent 11 % de tous les enfants. Dans des cas extrêmes comme en Zambie, ils représentent 27 % des enfants âgés de moins de 15 ans.

Il est certes tard, mais pas trop tard pour repenser profondément les politiques d'aide publique au développement, rendre universel l'accès aux traitements anti-sida, renforcer substantiellement le Fonds mondial de lutte contre le sida, financer les plans nationaux de soutien aux orphelins et, pourquoi pas, doter la Convention relative aux droits de l'enfant d'un protocole supplémentaire spécifique aux enfants victimes du sida.

Or, au regard des objectifs fixés lors de la session extraordinaire des enfants en mai dernier et qui étaient en fait l'actualisation du plan d'action négocié à la Conférence mondiale sur le sida en juillet 2000, une question persiste, à savoir la volonté de la communauté internationale.

Qu'on se le dise clairement, rien ne peut excuser le silence, la négligence, la lenteur et la mollesse dont ont fait preuve les gouvernements africains. Ils auront toujours une part de responsabilité dans ce drame. Si le Sénégal a pu bloquer la propagation du sida et si l'Ouganda est en train de gagner la guerre contre le sida, d'autres gouvernements peuvent aussi y arriver.

Néanmoins, ils ne peuvent agir efficacement que si leurs politiques nationales sont appuyées par des leviers internationaux, car si le sida est une urgence africaine, les moyens pour le juguler sont au Nord. Il est donc urgent de renforcer les programmes d'aide étrangère.

La «politique spectacle» à laquelle nous sommes habitués, avec son lot de promesses contradictoires et jamais tenues, ne constituera jamais une réponse appropriée au défi de la pauvreté qui, rappelons-le, est la mère du sida.

Il est en effet difficile de retenir autre chose du règlement du sida par le NEPAD, sinon l'image de la «mention pro forma» avancée dans Le Devoir du 6 mai 2002 par Stephen Lewis, envoyé spécial de Kofi Annan. De même, que retenir de Monterrey sinon que ce n'est qu'un «consensus pour les riches» comme l'a souligné Paule des Rivières dans son éditorial du 26 mars 2002?

Enfin, qu'est la promesse de mettre annuellement 10 milliards de dollars au Fonds mondial de lutte contre le sida devenue, au moment où un communiqué d'Onusida et de l'OMS, datant du 10 octobre dernier, nous apprend que non seulement, depuis sa mise sur pied, le fonds n'a jamais dépassé 2,1 milliards de cotisations, mais encore qu'il faudra au moins doubler les contributions, car le sida se répand trois fois plus vite que les ressources affectées à son éradication?

On peut par ailleurs se demander si l'argument voulant que l'Afrique ne fait pas sa part ne sert pas surtout à maquiller l'hypocrisie de la communauté internationale car, même si ce fut tardif, bon nombre de pays africains se sont dotés de plans nationaux de lutte contre le sida. Ces plans comportent tous un volet de protection des orphelins. Malheureusement, faute de moyens, toutes ces politiques recommandent que la responsabilité de ces enfants soit assumée au premier chef par les communautés, entendez par là les aidantes naturelles issues dans ce cas-ci du troisième âge, et que l'État n'intervienne qu'en cas de dernier recours.

De plus, une étude menée conjointement par le PNUD et l'Unicef en 1998 a révélé que 12 pays en Afrique subsaharienne consacraient 30 % de leurs budgets nationaux au service de la dette. On sait par ailleurs que d'ici sept ans, l'enveloppe budgétaire allouée à la santé par les pays les plus touchés par le sida représentera le tiers, voire la moitié de toutes les dépenses publiques. Est ce ainsi que l'Afrique résoudra la crise la plus meurtrière de son histoire moderne?