La Journée nationale des Patriotes - Un lieu de mémoire authentiquement québécoise

On l'a assez dit: le Québec est une nation. Pas au sens politique bien sûr, car il n'est pas un État souverain, mais au sens sociologique assurément. C'est une société à part entière, avec ses institutions, sa culture, son identité collective, sa langue, son territoire, son histoire. Les intervenants les plus divers l'ont reconnu ces dernières années, y compris le ministre fédéral Stéphane Dion, le chef libéral Jean Charest, le prédécesseur de Brent Tyler à la présidence d'Alliance Québec (Anthony Housefather), le philosophe Charles Taylor. La nation, de canadienne-française qu'elle était, est devenue québécoise pour s'ouvrir à tous les citoyens du Québec, indépendamment de leur ethnie ou de leur origine. Cette transition, qui procède du droit fondamental et du simple bon sens, est en voie d'être achevée. Une minorité de Canadiens français résistent à la nouvelle appellation mais, chez les jeunes, c'est la quasi-unanimité.

Une mémoire ouverte

Une nation donc. Et par conséquent une mémoire. Mais là aussi, une transition s'impose. Le passé de la nation ainsi remaniée ne peut plus être raconté comme jadis, en le restreignant au groupe majoritaire. Le récit doit être accessible et significatif à toutes les composantes de la nation. Comment y arriver? J'ai tenté, pour ma part, de fournir une réponse à cette question (La Nation québécoise au futur et au passé, VLB, 1999). En bref, j'ai montré qu'il fallait s'appliquer à faire ressortir ce qu'il y a de plus universel dans le passé de cette société — et en particulier dans le passé canadien-français. Je veux dire par là: s'efforcer d'insérer ses principaux épisodes dans des trames continentales ou internationales qui leur donnent encore plus de relief et les rendent plus immédiatement intelligibles aux Québécois d'origine non francophone.

Il est bien étrange que cette proposition d'ouverture aient indisposé certains observateurs qui m'ont reproché de sacrifier carrément le passé canadien-français. Je suis convaincu qu'au contraire, la réorientation projetée est de nature à accroître substantiellement le rayonnement de cette histoire nationale. S'est-on seulement avisé que ce passé, malgré toutes ses singularités, ses accents dramatiques, n'a jamais beaucoup intéressé la communauté internationale? La façon dont il a été raconté traditionnellement (entre soi, pour soi) doit bien y être pour quelque chose.

En fait, il faut choisir ici entre deux histoires nationales: une histoire militante, qui confine à la propagande en faisant de l'indépendance politique un destin nécessaire, ou une histoire rigoureuse qui, ne reniant aucun fait ni aucun destin, vise à une intelligibilité qui, pour être plus universelle, n'en est pas moins significative. J'ai opté pour la seconde formule pour plusieurs raisons: elle s'accorde avec l'esprit de la science historique, elle est plus respectueuse de la liberté des personnes, elle peut rejoindre un public beaucoup plus large, elle est plus propre à laisser une marque durable dans les esprits.

Les Patriotes: des valeurs civiques

de liberté et de démocratie

Dans cette perspective, l'initiative de la Journée nationale des Patriotes fournit une belle occasion de mise au point. Je rappelle que le mouvement patriote a voulu, dans les premières décennies du XIXe siècle, inscrire le devenir du Bas-Canada (l'ancêtre du Québec d'aujourd'hui) dans la grande trame occidentale de la libération des peuples. Il s'agissait, essentiellement, de mettre fin pacifiquement au lien colonial imposé militairement par l'Empire britannique, d'instaurer une véritable démocratie parlementaire, de promouvoir une acception civique de la nation (qui n'était pas restreinte aux Canadiens français et aux catholiques) et de faire place à la modernité dans divers aspects de la vie collective: séparation de l'Église et de l'État, instruction publique, libertés civiles, etc. Comme on le voit, les valeurs les plus fondamentales et les plus estimables de l'Occident étaient à l'origine du mouvement .

On ne saurait trouver meilleur exemple pour illustrer le type d'histoire nationale dont je suis partisan. Tous les citoyens du Québec (et d'ailleurs) peuvent trouver dans ce chapitre de notre passé un profit quelconque, une riche matière à réflexion. Et de quelque parti que l'on soit, il n'y a certainement rien de déshonorant à se remémorer les individus qui ont animé cette tentative d'émancipation collective dirigée contre une domination illégitime, au nom de la liberté et de la démocratie.

La laideur des empires

Voudra-t-on s'offusquer de la radicalisation du mouvement qui s'est en effet terminé dans un soulèvement armé contre les troupes anglaises en 1837-1838? Ce serait une belle occasion de faire voir encore mieux la manière despotique et détestable des empires. La radicalisation du mouvement patriote a été nourrie pendant plusieurs années par une formidable addition de tergiversations, de mensonges, de supercheries et de dérobades de la part du pouvoir britannique.

Tout comme la rébellion elle-même (née d'un mouvement d'humeur, réalisée dans une tragique impréparation et opposée à des forces bien supérieures) fut l'occasion d'une répression brutale, tout à fait disproportionnée à la menace qu'elle représentait. Tous ces faits sont parfaitement documentés; il n'est nullement besoin de les apprêter pour en dégager le sens. En somme, la fin du mouvement patriote offre elle aussi une riche matière à méditation (éthique et sociologique) sur la lutte armée comme moyen de changement et sur la nature profonde des pouvoirs impériaux. Par ailleurs, n'oublions pas que ce mouvement a eu sa contre-partie dans le Haut-Canada (l'équivalent de l'Ontario d'aujourd'hui).

De l'ethnocentrisme?

Brent Tyler, l'actuel président d'Alliance Québec, s'est dit choqué de l'initiative du gouvernement Landry. Il y a vu de l'ethnocentrisme et un facteur de division de la société québécoise. Voilà une objection bien mal fondée, qui manifeste une totale incompréhension de ce qu'est devenu le Québec et de ce que les Patriotes auraient voulu en faire. Se rendre à pareille argumentation équivaudrait tout simplement à faire l'impasse sur ce qui est au coeur de l'histoire politique québécoise depuis le XVIIIe siècle. Cette histoire peut certes être racontée autrement (dans le sens que j'ai dit), mais jamais les Franco-Québécois n'accepteront de la travestir, de l'occulter ou de l'amputer de quelque façon. Ce serait leur demander de renier une partie importante de leur identité et de leurs fidélités. Et de quel droit au juste? Et à quel autre groupe ethnique du Québec (ou d'ailleurs) oserait-on faire pareille demande?

Le sujet vaut la peine qu'on s'y arrête. Au cours des dernières décennies, les Franco-Québécois ont transformé radicalement leur culture pour l'adapter aux réalités et aux valeurs du temps, pour la vider non pas de son ethnicité mais de son potentiel d'ethnicisme (laïcisation, redéfinition de l'identité et de l'histoire nationale, pluralisme, promotion de la société civileÉ).

Ces changements ont provoqué des tensions mais ils font aujourd'hui l'objet d'un large consensus. Les résultats sont là pour le prouver; nous vivons dans une société décente, il me semble. Cependant, l'intervention du président d'Alliance Québec permet maintenant de poser une borne, cette fois dans l'autre sens: dans le champ de la mémoire, nous savons maintenant, comme francophones, jusqu'où nous ne voudrons jamais aller. Il est bon qu'on le sache.