Libre-Opinion: Et si La Gazette des femmes revenait à une démarche résolument féministe?

Le 19 juillet dernier, Le Devoir a publié un article qui laissait entendre que la démission, quelques mois plus tôt, de la rédactrice en chef de La Gazette des femmes et de son adjointe menaçait l'avenir de ce magazine. Pourtant, le quotidien n'apportait aucun fait justifiant qu'on «s'inquiète» de ces départs et de l'avenir de ce formidable outil d'information du Conseil du statut de la femme, dont on se demande bien pourquoi sa présidente, Me Christiane Pelchat, féministe convaincue, voudrait se départir.

D'ailleurs, Mme Pelchat a fait cette mise au point dans un communiqué émis le 20 juillet: «Une réflexion sur La Gazette des femmes, demandée depuis longtemps par l'assemblée des membres du Conseil, est en effet en cours. Toutefois, la survie de La Gazette des femmes n'est nullement menacée; elle est là pour rester [...]. Cette réflexion, une action tout à fait normale et réalisée dans plusieurs magazines, permettra d'évaluer comment La Gazette des femmes accomplit la mission du Conseil, à la lumière de l'avis Vers un nouveau contrat social pour l'égalité entre les femmes et les hommes.»

Je me plais à espérer que le Conseil du statut de la femme recentre son magazine sur une démarche féministe non équivoque. Plusieurs ont constaté que La Gazette des femmes s'est progressivement éloignée, au fil des années, de l'analyse féministe pour se rapprocher des reportages de magazines populaires qui relaient souvent les stéréotypes, les préjugés et les idées à la mode. Un magazine féministe devrait-il chercher à imiter les magazines féminins à grand tirage et à se rendre populaire auprès des hommes? Devrait-il plutôt rendre compte de la réalité des femmes en proposant un point de vue critique sur les phénomènes de société, en particulier ceux qui menacent des droits chèrement acquis?

Clin d'oeil aux masculinistes

Au cours des deux dernières années, La Gazette des femmes a semblé sensible aux critiques des masculinistes qui mènent depuis plus de dix ans une guerre d'usure contre les droits des femmes. Le magazine a parfois recyclé leurs critiques dans les thèmes et les titres de ses articles. Des «gars contents» et autres antiféministes ont-ils martelé que les femmes sont aussi violentes que les hommes? La Gazette des femmes s'est demandé: «Unisexe, la violence?» Ont-ils accusé les féministes d'être responsables de l'hypersexualisation de la société? La Gazette des femmes leur a fait écho en se demandant si le féminisme était responsable de l'hypersexualisation des filles... Sous prétexte de présenter «tous» les points de vue, le magazine a parfois publié des lettres de masculinistes qui s'en prenaient aux femmes, notamment aux mères.

Le dernier numéro de La Gazette des femmes produit par l'équipe de rédaction démissionnaire (juin 2007) illustre comment, avec de bonnes intentions, on peut déformer la réalité, propager des stéréotypes et créer de nouveaux mythes. L'idée de souligner le rôle des nouveaux pères était bonne en soi. Mais sont-ils légion, ceux qui «font passer les enfants avant le boulot et deviennent pères au foyer», comme le laisse supposer la généralisation du titre en couverture du magazine? On est encore loin, collectivement, d'un engagement des pères auprès des enfants qui équivaille à celui des mères. L'expérience révèle des réalités parentales bien différentes de certaines sornettes teintées de sexisme auxquelles le magazine a accordé une crédibilité indue.

Que dire de la complaisance passée du magazine sur des sujets comme la polygamie, la prostitution, la pornographie, la tendance «pitoune» et autres thèmes controversés qui nécessitent, quand on se dit féministe, des analyses et des positions précises? La position gélatine, qui revient à ne pas avoir de position du tout, est aussi inutile qu'inacceptable. Tout comme son bailleur de fonds, le CSF, La Gazette des femmes est un magazine engagé dans la défense d'une cause: la promotion de l'égalité et des droits des femmes. Il faudrait avoir le courage de s'afficher comme tel, en dépit des hurlements sporadiques d'antiféministes.

Quant à l'étude de l'Institut de la statistique du Québec sur la violence conjugale, mentionnée par Le Devoir, elle contribue à accréditer un mythe que des masculinistes ont créé, celui d'une symétrie de la violence entre conjoints. L'étude de l'ISQ s'inspire notamment de données de 2003 publiées dans l'Enquête sociale générale (ESG) de Statistique Canada (2004). Or cette dernière reprend la méthodologie de l'ESG de 1999, contestée notamment par des chercheurs selon lesquels cette enquête a été abondamment utilisée par «les militants des droits des hommes, les médias et une partie de la classe politique [...] pour minimiser, voire nier, l'importance de la violence masculine à l'égard des femmes dans les relations intimes». (Voir une analyse détaillée de cette ESG sur sisyphe.org.)

Quand une étude veut établir une symétrie entre la violence des conjoints sans prendre en compte le contexte, la nature, la gravité, les intentions et les conséquences des actes de violence, il faut peut-être se demander ce qu'elle veut prouver et en faire un usage prudent. D'ailleurs, l'Institut de la statistique du Québec a publié une mise en garde dans son site Internet, indiquant que «les données de l'ESG de 2004 [sur lesquelles se base l'auteur québécois Denis Laroche] [...] doivent être utilisées avec prudence et discernement, car elles vont à l'encontre de celles fournies par les services policiers, qui rapportent des écarts importants entre les sexes, et reposent sur une méthodologie controversée».

Informer sur les obstacles à l'égalité

Au lieu de marcher dans les plates-bandes des magazines commerciaux en cherchant à plaire à tout le monde et à son père, La Gazette des femmes aurait de l'avenir si elle se penchait résolument sur l'influence du néo-patriarcat, les rapports sociaux de sexe et les stéréotypes sexistes, qui sont à l'origine de la violence systémique contre les femmes ainsi que de puissants obstacles à l'égalité. La Gazette des femmes pourrait mieux informer sur les forces politiques et économiques qui entravent l'égalité de fait. À elles seules, les conséquences de la mondialisation, marquée au sceau d'un patriarcat revampé, sur les droits et la vie des femmes, notamment la marchandisation banalisée des rapports humains, pourraient occuper des chercheuses pendant des années et procurer matière à plusieurs éditions du magazine.

Était-ce à ce genre d'analyse que pensait une des collaboratrices du magazine en confiant au Devoir sa crainte que La Gazette des femmes «revienne à un féminisme dogmatique»? Qu'est-ce qu'un «féminisme dogmatique»? Celui qui ne se satisfait pas d'analyses superficielles? Ce cliché masculiniste a déjà produit un effet d'autocensure au sein du mouvement féministe.

Quand le comité de réflexion déposera son rapport, en décembre, nous évaluerons l'orientation que le CSF donnera à La Gazette des femmes. Pour l'instant, il semble légitime que l'organisme veuille s'assurer que cet outil d'information reflète sa mission, d'autant plus que le contenu de La Gazette des femmes engage le CSF et sa présidente.

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