Tourisme au Québec - La culture locale fout le camp

Une bonne partie des gens de la ville veulent retrouver la beauté et la paix de la nature, et ce désir les envahit surtout lorsque les vacances approchent. Je suis allé à Saint-Sauveur l'autre jour. Je n'y avais pas mis les pieds depuis les décennies, alors que la principale attraction des villages laurentiens était la boulangerie, où les vacanciers allaient s'approvisionner avant d'arriver au chalet. Je m'attendais à être déçu par le développement et le progrès; on ne s'habitue jamais à la mort de nos beaux souvenirs, brûlés par la réalité.

L'arrivée au Saint-Sauveur actuel a quelque chose de pathétique, comme si le village avait vendu son âme pour quelques pièces d'or (puisqu'il faut bien gagner sa vie). Saint-Sauveur est un success story comme Tremblant et Baie-Saint-Paul, comme s'il se situait à mi-chemin entre les deux. D'abord, en arrivant, se trouve un centre commercial faussement pittoresque où on retrouve surtout des boutiques américaines, avec de la musique américaine, pour des clients américains. Et on comprend mal pourquoi des touristes viennent dépenser ici des fortunes — pour retrouver leurs boutiques, leurs vêtements, leur nourriture — et pour ne pas être dépaysés.

Et voilà pour la partie moderne de Saint-Sauveur, avec ses petites maisons de Monopoly en rang au pied du mont et des pentes de ski, comme une sorte d'hôtel de luxe pour les touristes et les riches de la ville. On y voit d'ailleurs beaucoup de Mercedes ainsi que des Jaguar et des Hummer, qui n'ont jamais goûté la boue pour laquelle ils ont pourtant été conçus.

Champ de foire

La partie traditionnelle, de son côté, ressemble beaucoup à Baie-Saint-Paul, notamment l'église et la rue Principale, transformées en champ de foire avec de petites boutiques partout, des galeries d'art et un grand nombre de terrasses et de restaurants.

Tout cela est bien normal, apparemment, et l'industrie touristique — quelle affreuse expression, qui dit pourtant bien ce qu'elle veut dire: une industrie, la beauté du lieu mise en vente, les touristes qui circulent comme sur une chaîne de montage, ici l'on boit, ici l'on mange, ici l'on consomme des biens, là des services, et par là la sortie —, l'industrie touristique, donc, crée des emplois. Pourtant, cela sonne tout de même faux et ne donne pas vraiment le goût de rester.

Et pourquoi? Parce qu'une vraie ville, un vrai quartier, un vrai village, ce devrait être une communauté qui produits des biens et des services, d'abord pour elle, ensuite pour les visiteurs, les voyageurs qui viennent y observer des moeurs étrangères. Ainsi, à Rome, on aime voir les gens prendre l'espresso, le macchiato, le capuccino, et manger des glaces, parce que c'est là leur mode de vie.

Mais ce n'est pas vraiment le cas à Saint-Sauveur, à Tremblant ou à Baie-Saint-Paul, plutôt devenus des parcs d'attractions où le visiteur retrouve encore et encore les mêmes commerces à l'américaine avec, en prime, quelques éléments locaux conçus expressément pour lui, comme c'est le cas dans ces boutiques de souvenirs, et cela vaut aussi pour le Vieux-Québec et le Vieux-Montréal touristiques. Ce ne sont ainsi que des décors de théâtre qui n'ont rien à voir avec la vraie vie et la culture

locale.

Deux questions

Cela fait naître deux questions: 1- qu'est-ce que la vraie vie? 2- avons-nous une culture locale?

La vraie vie est une eau profonde à laquelle nous puisons lorsque nous avons encore des racines et poussons en pleine terre plutôt qu'en pots, comme c'est le cas actuellement et de plus en plus.

Lorsque nous poussons en pots, c'est plutôt le vaste courant mercantile qui nous nourrit alors, qui nourrit artificiellement nos désirs par sa propagande, comme par l'eau enrichie de la culture hydroponique. Quand nous sommes ainsi devenus des plantes hydroponiques, autant en tant que citoyens qu'en tant que touristes, nous devons effectivement nous poser la deuxième question: avons-nous une culture locale et, si oui, qu'en reste-t-il?

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