Mort de l'écrivain Suzanne Robert - De la fureur à l'harmonie

Deux ans. C'est le temps qu'aura mis la maladie pour enserrer de ses doigts fourchus notre amie Suzanne Robert et réduire à néant une vie d'écrivain marquée, ces dernières années, par «la tentation de l'ermitage», pour reprendre le titre d'un de ses articles paru dans la revue Liberté (n° 226, août 1996).

Quoi? Se pouvait-il que cette femme formée par l'anthropologie et les sciences exactes et qui, lorsqu'on lui en donnait l'occasion, disait d'une voix posée des choses pleines de sens lors des réunions du comité de rédaction de Liberté; que cette femme, attentive dans l'amitié et qui éclatait régulièrement d'un rire joyeux, fût aussi capable d'une telle détestation de l'humanité pilleuse, inconsciente, sûre de sa supériorité dans l'échelle du vivant?

«Je vais sans cesse d'une misanthropie agressive à un humanisme larmoyant», écrivait-elle, «et je n'arrive pas à ajuster et à apaiser mes sentiments à l'égard de cette espèce méprisable et méprisante, prétentieuse et immodeste. Je fais le voeu qu'elle disparaisse et qu'elle laisse la place à une autre, mieux adaptée.»

C'était bien la même Suzanne: dans la fureur plus ou moins contenue comme dans la paix et l'harmonie trouvées au milieu des bois. «Sur l'île oblongue, dans le brouillard du commencement du jour, le cri brisé d'un geai bleu déchire le silence. C'est l'oiseau que je préfère et sa voix tragique me transperce de part en part. Il me semble que sous l'humus le rocher rouge a frémi, et moi en même temps que lui. Mouvements subtils de la Terre» — que nous épousons aujourd'hui, tout à notre chagrin.

Quatre oeuvres de fiction: La Dame morte (éd. du Jour, 1973), Les Trois Soeurs de personne (les Quinze, 1980), Vulpera (les Quinze, 1983), L'Autre, l'une (avec Diane-Monique Daviau, éd. du Roseau, 1987). Des nouvelles dans diverses anthologies. Des chroniques littéraires à la radio de Radio-Canada. La direction de la collection «Fictions» aux éditions de l'Hexagone dans les années 1980. Près de deux décennies (entre 1985 et 1999) au comité de rédaction de Liberté où, au milieu de ces intellectuels et de ces écrivains parfois si légers, elle hésitait entre l'agacement et les joies de la camaraderie, car la revue Liberté pouvait aussi être un ermitage tout à fait agréable. Cependant la vie en retrait des derniers temps lui plaisait. Elle n'avait accumulé que 59 petites années quand la maladie y mit fin. Injuste maladie. Au moins savons-nous maintenant vers quoi diriger notre fureur.

***

Ce texte est signé par quelques anciens de Liberté qui ne l'oublieront pas: François Bilodeau, François Hébert, Jean-Pierre Issenhuth, Marie-Andrée Lamontagne, René Lapierre, François Ricard et Yvon Rivard.