Les débuts du féminisme québécois

Le 26 mai 1907, dans la salle pleine à craquer du Monument-National, des centaines de femmes se pressent au congrès de fondation de la toute première association féministe canadienne-française, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (FNSJB).

Les historiennes des années 1970 ont volontiers qualifié de conservatrices les féministes de cette époque. Celles des années 1990, les ont plutôt qualifiées de «maternalistes», signifiant par là qu'elles ne voulaient qu'étendre leurs responsabilités maternelles au lieu de réclamer l'égalité avec les hommes. Au-delà des étiquettes, il est possible malgré tout, d'examiner ce qu'elles ont accompli.

Depuis 1893, les femmes de la bourgeoisie montréalaise, catholiques et protestantes, se retrouvent au sein du «Montreal Local» affilié au Conseil national des femmes du Canada. C'est là qu'elles découvrent la force de l'organisation et de l'action militante des femmes pour modifier leur subordination politique et sociale et élargir leur rôle sur la scène publique.

Or, depuis 1896, les catholiques ont appris qu'il existe en France le mouvement du «féminisme chrétien» et se sont persuadées qu'aucune objection religieuse ne peut désormais empêcher de tels regroupements parmi les catholiques. Elles désirent donc travailler dans une association exclusivement canadienne-française et «ne pas être à la merci des protestantes».

Dès 1904, les membres d'un Comité de dames patronnesses de la Société Saint-Jean-Baptiste ont décidé d'élargir leurs objectifs et de travailler à établir une version francophone du Conseil national canadien. L'objectif est de rassembler les énergies féminines pour modifier la situation des femmes.

L'âme dirigeante de ce comité est Marie Lacoste Gérin-Lajoie. Elle a préparé les statuts, suscité la création d'associations professionnelles, sollicité les indispensables permissions épiscopales, préparé le programme du congrès de fondation et convaincu tout le monde de la seconder pour entreprendre ce travail intense de mobilisation.

Le 26 mai 1907, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (FNSJB) est lancée avec éclat. Son nom est issu du comité qui lui a donné naissance. Caroline Béïque, la première présidente, est l'épouse du président de la Société Saint-Jean-Baptiste.

Les oeuvres de la FNSJB

La FNSJB regroupe trois types d'«oeuvres», comme on dit à l'époque. D'abord, les «oeuvres économiques», les «oeuvres charitables», et enfin les «oeuvres intellectuelles».

La FNSJB voit à la fondation de sections dans les principales paroisses de la région montréalaise. Avec le temps, 29 sections seront fondées. Des congrès auront lieu tous les trois ans pour faire le point sur le travail accompli. La FNSJB s'affilie en 1911 à l'Union mondiale des ligues féminines catholiques.

Dès sa mise en place, la FNSJB s'occupe de la lutte contre l'alcoolisme, alors défini comme le principal obstacle à la sécurité des familles: pauvreté, violence (nommé alors «abus de force») et abandon. Elle réussit, en 1909, à faire amender la loi du commerce de l'alcool, ce qui diminue de moitié le nombre de «buvettes» dans la ville et qui oblige les militantes à une surveillance constante du registre des débits de boissons et à contrer les requérants par des pétitions d'opposantes. Cette action sera poursuivie jusqu'à la création de la Commissions des liqueurs en 1921.

Elle s'intéresse à la formation des domestiques et met en place des cours d'économie domestique. Elle collabore de ce fait avec l'École ménagère provinciale, mise en place depuis 1904. Ce projet représente, à l'aune québécoise où les femmes se voient interdire l'université, un volet de la vaste entreprise des féministes nord-américaines de professionnaliser le travail domestique en créant des facultés de Home Economics dans les universités, stratégie intéressante pour faire reconnaître socialement les responsabilités domestiques des femmes. [...]

À partir de 1913, la FNSJB publie un mensuel La Bonne Parole qui servira à présenter les différents thèmes, à publier des textes justifiant l'action féministe, à informer les membres des «victoires» obtenues par les femmes partout dans le monde. On invite volontiers des hommes à écrire dans la revue, dans la recherche d'une caution masculine aux revendications féministes.

Pendant deux ans, de 1914 à 1916, la FNSJB seconde les médecins montréalais dans la mise en place de «Gouttes de lait» dans les paroisses, pour répandre les principes de puériculture dans les familles et travailler à réduire la mortalité infantile. Dans cet objectif, la FNSJB organise également des conférences et des cours sur l'hygiène.

Suffrage au féminin

À partir de 1917, la FNSJB milite ouvertement pour l'obtention du suffrage féminin. Marie Gérin-Lajoie, devenue présidente, s'oppose à la Loi électorale en temps de guerre qui limite le vote des femmes à celles qui sont mères ou épouses de militaires.

Elle se réjouit de la loi fédérale de 1918 qui accorde le droit de vote à toutes les femmes. La FNSJB met en place des cours de formation politique pour les femmes en 1921, juste avant la toute première élection où les femmes pourront voter. Ces cours seront poursuivis jusqu'en 1927.

Marie Gérin-Lajoie ira jusqu'à Rome, en 1922, au congrès de l'«Union mondiale des ligues féminines catholiques» pour obtenir la caution pontificale de la conformité du suffrage féminin avec la nouvelle doctrine sociale de l'Église. En effet, le Vatican a fait volte-face sur la question du suffrage féminin, comptant sur le vote présumé conservateur des femmes pour s'opposer aux partis communistes en Europe.

La déclaration du congrès soumet toutefois cette innovation à l'autorité des évêques locaux. Après de nombreux efforts, l'interdiction épiscopale incite Marie-Gérin-Lajoie à se retirer de ce combat en 1929, laissant à ses successeures, Thérèse Casgrain et Idola Saint-Jean, le soin de poursuivre la lutte. Quand le vote est accordé en 1940, la présidente de l'époque, Yvonne Letellier de Saint-Just écrit: «Notre champ d'action s'élargit.»

Statut des épouses

Le grand combat de la FNSJB demeure la modification des articles du Code civil qui régentent le statut des épouses. Marie Gérin-Lajoie en a fait son combat personnel. Elle a publié en 1903 un Traité de droit usuel pour informer les femmes et les jeunes filles des contraintes du droit matrimonial. Elle multiplie les conférences, publie des articles dans La Bonne Parole.

On organise des cours dans les sections. «Le Québec», écrit Marie Gérin-Lajoie en 1926, «est la risée de l'univers». La FNSJB présente un mémoire devant la Commission Dorion, en 1929, en collaboration avec les autres groupes suffragistes du Québec: les féministes n'obtiennent que des miettes. [...]

Une idée reçue laisse croire qu'après le départ de Marie Gérin-Lajoie, au milieu des années trente, la FNSJB est devenue moribonde. Et pourtant, on retrouve la FNSJB en 1941, au rang des signataires de la pétition qui réclame et obtient auprès du Conseil municipal de Montréal, que des femmes soient nommées conseillères de la Classe «C».

Les responsables participent activement aux différents comités mis en place pour l'effort de guerre. C'est la FNSJB qui organise en 1943 une vaste consultation des groupes féminins et féministes pour prévoir les actions à entreprendre face au travail des femmes, lorsque la guerre sera terminée. «Gouverner, c'est prévoir», affirme la présidente Éva Thibaudeau.

On fait parvenir une longue liste de revendications au premier ministre du Québec. À la fin des années 1940, une grande mobilisation rassemble de nouveau les militantes, pour une nouvelle tentative de faire modifier le code civil. En 1954, la FNSJB fait des représentations pour défendre le droit au travail pour les femmes âgées.

Fondation audacieuse

En 1957, la Fédération célèbre son cinquantenaire. Toutes ses énergies sont consacrées à cet événement mémorable qui ne réunit toutefois que d'anciennes militantes, singulièrement dépassées par la nouvelle conjoncture et se complaisent dans la nostalgie. La dernière présidente, Marie-Ange Madore, bachelière des années 1910, enseignante, ne préside plus guère que des souvenirs.

Malgré tout, en 1965, elle est invitée par Thérèse Casgrain, à faire partie du comité organisateur du colloque qui souligne le 25e anniversaire du vote des femmes au Québec. C'est de ce colloque que naîtra l'année suivante, la Fédération des femmes du Québec, héritière directe de la FNSJB et de la Ligue des droits de la femme de Thérèse Casgrain.

Il est difficile de se rendre compte aujourd'hui de l'audace qu'a représentée cette fondation au début du XXe siècle. L'opposition au féminisme était omniprésente, rassemblant la plupart des hommes politiques, des hommes de loi, des journalistes, des évêques et des théologiens, et, il faut le dire, de beaucoup de femmes.

«Nous étions un tel objet de scandale en certains milieux, écrit Marie Gérin-Lajoie en 1907, au moment de la fondation de la FNSJB, que sans la sympathie que nous témoignait l'évêque, nous aurions été mises au ban de la société.»

En 1922, elle prévenait toujours les membres: «Il faut que vous puissiez supporter la contradiction et que vous sachiez tenir d'une main ferme un drapeau, même quand dans la mêlée montent vers vous des cris de haine ou de mépris; il faut rester fidèles à vos convictions, même quand les vérités que vous soutenez sont défigurées par d'odieuses railleries.»