Black, blanc, beur - La France des banlieues aux urnes

Entre «Kärcher» et «racaille», la rhétorique de l'ex-ministre de l'Intérieur a laissé un goût amer aux habitants des «cités», ces quartiers sensible qui émaillent la périphérie des grandes villes françaises. Les émeutes de novembre 2005 ont ramené sur le devant de la scène une réalité pourtant connue. Ainsi, 22 ans après la «marche des beurs» de 1983 qui avait tiré la sonnette d'alarme, 15 ans après l'embrasement de la banlieue des Minguettes à Vaux-en-Velin, les banlieues françaises se sont de nouveau enfoncées dans un marasme sans précédent.

Le discours ultrasécuritaire qui avait prévalu pendant la campagne présidentielle de 2002 — menant, on s'en souvient, à la candidature d'extrême droite de Jean-Marie Le Pen au second tour — a semblé retrouver son acuité: 73 % des Français ont accepté l'idée de la mise en oeuvre du couvre-feu.

L'embrasement des cités — ni le premier ni le dernier — s'est fait le témoin de l'existence d'un mal-être profond de la jeunesse, d'une «désespérance» accrue. Et les candidats ne s'y sont pas trompés. Les banlieues sont devenues un thème, un enjeu et une vitrine des candidats à la présidentielle.

La banlieue au coeur de la campagne électorale

Preuve en est, c'est de la banlieue d'Argenteuil (la cité symbole où l'ex-ministre de l'Intérieur avait fustigé la «racaille» à l'automne 2005) que Le Pen a raillé l'incapacité de Sarkozy à pouvoir faire campagne dans les quartiers sensibles. Ce dernier a d'ailleurs fini par se rendre dans la banlieue de la ville de Meaux, sous haute sécurité.

François Bayrou et Ségolène Royal se sont rendus dans des zones dites chaudes, que ce soit en région parisienne (en Seine-Saint-Denis, notamment à Clichy-sous-Bois) ou lyonnaise (à Villeurbanne). Le caractère central des banlieues dans la campagne s'est traduit par une évolution du style de la campagne. Moins doctes, moins arrogants, se réclamant au besoin du «prolétariat» ou de la «France d'en bas», les candidats ont une approche américanisée de la campagne.

Ils font sans doute le pari que ce qui a valu pour George W. Bush (perçu comme le candidat avec lequel les Américains étaient le plus susceptibles d'aller boire une bière) pourrait être bon pour eux. Il s'agissait sans aucun doute de mettre un terme à cet écart entre les élites et l'électorat, écart qui avait coûté le second tour à Jospin. À cet égard, le «style Royal» s'est imposé avec brio.

En même temps, les programmes demeurent classiquement flous, oscillant entre une résolution musclée du problème et la promotion de l'égalité des chances, entre déghettoïsation et police de quartier, entre logements sociaux et immigration choisie. Or l'histoire des banlieues françaises est celle d'une ségrégation à laquelle s'est progressivement superposée une ghettoïsation ethnique dans des blocs

de béton où s'entassent des milliers de familles en difficulté.

Et une fois encore, dans une véritable erreur de diagnostic, les candidats enchevêtrent indistinctement identité nationale, questions migratoires et réalité socioéconomique des cités. Si Sarkozy promet un véritable «plan Marshall», Ségolène Royal préconise quant à elle une «République globale» et Bayrou met en avant un «pacte républicain». Sur tous les registres de l'union nationale, les candidats déclinent leur projet d'un nouveau contrat social dont ils peinent à définir précisément les termes.

Le vote des banlieues

Dans une élection où des candidats plus marginaux comme Schivardi, Nihous ou Bové jouent sur l'opposition entre mondes rural et urbain, l'embrasement de novembre 2005 a suscité une vague d'inscriptions sans précédent sur les listes électorales. Le travail d'associations ou de collectifs comme «Devoirs de mémoire» ou «AC-Lefeu» (créé à la suite des événements de 2005) a été déterminant avec, comme hérauts, des personnalités tels l'humoriste Jamel Debbouze ou le rappeur Joey Starr, toutefois contestés par les habitants des cités, qui les jugent moins représentatifs de leur réalité maintenant qu'ils ont accédé à la notoriété.

Avec 1,8 million de nouvelles voix et une hausse de 4,2 % par rapport à 2006, les inscriptions sur les listes électorales surpassent la progression démographique du pays. Cet engouement est particulièrement notable dans des quartiers sensibles ou populaires: en région parisienne, on enregistre une hausse de plus de 8,5 % en Seine-Saint-Denis, de 7,9 % dans les Hauts-de-Seine et particulièrement dans des lieux devenus des symboles comme Clichy-sous-Bois et Aulnay-sous-Bois.

Cette augmentation est également marquée chez les jeunes, qui représentent par exemple plus de 47 % des nouveaux inscrits dans la région de Lyon. Traditionnellement, le vote des banlieues est plus abstentionniste et plus à gauche (ce que confirment les résultats de 2002) et on observe une légère propension des classes populaires à se décaler vers les extrêmes (dans une certaine mesure, le Front national est devenu principalement un parti d'ouvriers).

Le mystère des nouveaux votants

Toutefois, si on peut conjecturer sur le vote traditionnel des banlieues, nul ne sait où iront les nouveaux votants. Sans doute que les déclarations en-flammées de l'ex-ministre de l'Intérieur et les promesses rompues de «réduction de la fracture sociale» du candidat Jacques Chirac pourraient peser lourd: la rancoeur des banlieues pourrait donc être considérable.

Mais il est difficile de voir où ces nouvelles voix se situent, car ces jeunes électeurs sont des «nomades», propriétaires d'un téléphone cellulaire (et non d'un téléphone fixe) et donc peu joignables pour être sondés. Le seul indice est peut-être l'évolution de la perception du mode de scrutin. En effet, et depuis longtemps, ces deux tours de scrutin donnent l'occasion de voter avec le coeur au premier tour et avec la tête au second.

Sauf que le credo du «vote utile» est en train de gagner l'électorat français: 2002 a changé la donne et, avec celle-ci, la peur de voir passer Le Pen au second tour. Il y a fort à parier que c'est peut-être en cherchant à voter «utile» que les nouveaux votants des banlieues se positionneront sur les candidats traditionnels: la France «black, blanc, beur» aura enfin trouvé sa traduction dans les urnes.