Libre-Opinion: La vraie nature des sacres québécois

Le premier indice, pour lui, repose sur le constat voulant que s'ils n'ont pas été absents du régime français, on peut affirmer selon lui qu'ils se «gonflent, vers 1850, en une vague de fond». Ce qui fonde alors déjà l'unicité des sacres québécois est qu'ils ont la particularité «de se concentrer tous autour du sacrifice eucharistique, désacralisant ainsi ce que la messe a de plus sacré: l'eucharistie».

Au coeur de ce sacrement se trouve bien sûr non seulement le Christ lui-même mais aussi l'hostie et le calice, le premier représentant le corps du Christ et le second recueillant le vin, symbole de son sang. Viennent ensuite les «objets périphériques du culte» que sont le tabernacle ou le ciboire. Cependant, constate-t-il, plus on s'éloigne du corps du Christ et de sa transsubstantiation, plus le sacre perd en puissance, comme c'est le cas avec des jurons comme «sacristie», «sacrifice» ou «étole» et leurs dérivés.

Mais que viennent faire 1760 et 1837 là-dedans? «À ces deux occasions cruciales, le haut clergé se sert de son autorité morale pour réprimer énergiquement tout mouvement d'insoumission contre le nouveau maître. Répression brutale parce qu'il va jusqu'à brandir l'excommunication et le refus d'inhumer dans un cimetière chrétien tous ceux qui montreraient des velléités de sédition». Mgr Plessis va même jusqu'à «présenter l'ennemi comme un ami, comme messie rédempteur». En d'autres termes, l'Église demande au Canadien français, en victime soumise, de «sacrifier sa révolte et sa rébellion à l'Autre, devenant ainsi, comme le mouton qui accompagne saint Jean-Baptiste, un véritable bouc émissaire».

Si le vaincu «sent confusément cet enchevêtrement du politique et du religieux, ce rapport secret entre le sacrifice eucharistique et le sacrifice civique», il s'y résigne néanmoins, non sans maugréer cependant: depuis 1760, précise Weinmann, «le clergé a à lutter contre la recrudescence de l'indiscipline durant la messe». Jusqu'à 1840 en vérité, la protestation est directe et se fait ouvertement.

Cela n'est possible que tant que le curé n'occupe pas la place centrale qui le rendra quasi intouchable après l'épisode malheureux de 1837-38. Dès lors, «l'indignation du Canadien français contre son clergé ne pouvant se ventiler directement, elle sera refoulée et s'exprimera de façon détournée, biaisée: par le blasphème». Une telle révolte verbale permettait de désacraliser l'hostie au nom de laquelle le clergé avait demandé de se soumettre et de se sacrifier d'un point de vue politique.

Ceci précisé, revenons sur la conviction bien ancrée chez les intervenants du documentaire selon laquelle nos sacres seraient uniques au monde. Je connais au moins un autre peuple, soit les Catalans d'Espagne, dont les sacres sont associés à la sainte liturgie plutôt qu'au sexe ou à la scatologie. En catalan, on peut dire par exemple, quand il fait froid: «Hostia! Fa un fret da couillons!», ce qui au Québec se traduirait approximativement par «'Stie qu'y fait frette!»

Ce qui fonde l'originalité absolue et incontestable du sacre québécois cependant, c'est sa créativité grammaticale: des noms se transforment en adjectifs et en verbes, qu'on fusionne au gré des besoins, comme dans «Il était tout déconcâlicé» ou dans «Je m'en contre-saintciboirise»... L'Église québécoise n'a peut-être plus le pouvoir qu'elle avait naguère encore, mais ce n'est pas une raison, surtout dans un documentaire «sérieux», pour passer sous silence les réminiscences voilées de ses anciens excès.

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