Le regain d'intérêt américain en Arctique: alarmant ou nécessaire?

Raoul-Dandurand à l'Université du Québec à Montréal. Il participera au colloque international «Les États-Unis, les changements climatiques et l'Arctique. Regain d'intérêt américain dans une région en mutation», qui se tiendra les jeudi 19 et vendredi 20 avril au Centre des sciences de Montréal.

Soixante-deux millions de dollars américains: voilà la somme qu'envisage d'autoriser le Congrès américain en 2007 pour la recherche scientifique en Arctique et en Antarctique dans le cadre de l'Année polaire internationale (API) — un événement scientifique d'envergure qui regroupe, depuis le 1er mars dernier, plus de 60 pays et des milliers de chercheurs et scientifiques qui travaillent sur les changements en cours dans le Grand Nord.

Cet engagement de Washington est le reflet de la situation politique de l'Arctique: vestige de la fin de la guerre froide, elle est désormais fondée sur la coopération internationale au détriment de la rivalité Est-Ouest. En effet, l'Arctique a changé, la géopolitique aussi. Washington a tout à gagner de ses investissements qui lui permettront d'assurer une présence en Arctique et de faire valoir ses intérêts dans cette région riche en ressources naturelles et stratégiquement déterminante pour la sécurité nationale américaine.

Dans le même temps, le Canada semble avoir tout à craindre d'un renforcement de la position américaine — jusqu'à présent peu vindicative — dans cette région. Reste à savoir comment les États-Unis réagiront à l'internationalisation d'une région en pleine mutation.

Le paradoxe de l'Arctique

Avec Une vérité qui dérange (NDLR: le film d'Al Gore sur le réchauffement climatique), en constatant la réalité alarmante du réchauffement climatique, les États-Unis semblent avoir redécouvert leur «dernière frontière», le dernier «far-west»: depuis trente ans, l'Alaska se développe à une vitesse prodigieuse, l'économie alaskienne a atteint des sommets impressionnants et la valeur de l'État arctique américain représente un atout considérable pour les États-Unis. De surcroît, avec les îles aléoutiennes qui s'étendent vers l'Asie, les États-Unis exercent un réel contrôle stratégique sur la région Nord Pacifique, le détroit de Béring, la mer de Beaufort et une partie de l'océan Arctique. Et cela devient nécessaire puisque l'Alaska, bastion historique de la défense américaine, État autrefois délaissé de la fédération américaine, est aujourd'hui exposé à de nouvelles menaces: ses eaux territoriales, même si elles demeurent les plus périlleuses de la planète pour la navigation, seront désormais libres de glace pendant plusieurs mois de l'année. Le trafic maritime pourrait bientôt augmenter, engendrant une présence accrue de bâtiments battant pavillon étranger dans les eaux de la mer de Beaufort et de Béring.

Or, ainsi que le constatait en septembre 2006 un rapport du National Academy of Science, contrairement aux idées reçues, les Américains sont quasiment absents des eaux arctiques, résultat direct de la fin de la guerre froide et de l'absence de menace imminente aux abords septentrionaux du territoire américain. Avec un seul brise-glace polaire présent à l'année dans les eaux arctiques, les États-Unis se situent loin derrière la Russie qui, avec une flotte de sept brise-glaces nucléaires, vient au besoin dépanner les Américains en Arctique ou en Antarctique lorsque nécessaire! C'est là tout le paradoxe actuel de l'Arctique entre détente stratégique et convoitise économique. Toute la question est désormais de savoir si le statu quo stratégique, conséquence de la fin de la guerre froide, peut être maintenu.

Vers une nouvelle politique américaine de l'Arctique?

La politique américaine de l'Arctique — initiative de la directive de sécurité nationale du président Reagan en 1984 — n'a pas été repensée depuis 1994. Le regain d'intérêt américain en Arctique pourrait pourtant imposer un tel exercice, d'autant que, dès à présent, Washington a les moyens de trancher unilatéralement et, le cas échéant, d'influer durablement sur la géopolitique de cette région. Ainsi, il serait trompeur de s'alarmer, mais il est prudent de se préoccuper de l'état de la géopolitique de l'Arctique: ni les États-Unis ni les autres États arctiques ne souhaitent le retour au climat tendu de la guerre froide en Arctique. Recherche scientifique, exploitation des ressources naturelles, commerce maritime: tous les États, y compris les États-Unis, bénéficieront d'une coopération accrue dans cette région. La menace a changé et les stratégies nationales sont désormais en passe d'être repensées en fonction des intérêts de chacun des pays du cercle polaire. Dans cette perspective, les États-Unis peuvent assumer le rôle de leadership qu'ils se sont refusé d'exercer jusqu'à présent.

Les glaces et le climat vigoureux du Grand Nord ont toujours été l'ultime obstacle au développement de l'Arctique. Dans le même temps, l'inaccessibilité des eaux du Grand Nord signifiait, depuis la fin de la guerre froide, l'absence de menace à la sécurité nationale des États nordiques. Or, aujourd'hui, la fonte des glaces change la donne: les États septentrionaux de la planète semblent faire le constat de leur vulnérabilité en Arctique et du poids des décisions prises à Washington en matière de sécurité nationale. De toute évidence, l'Arctique n'est plus une région reculée et éloignée, et le réchauffement climatique fait émerger une région riche à découvrir, à exploiter et, surtout, à protéger. Au final, pour faire avancer ce dossier chaud, ne faudrait-il qu'un peu de leadership et d'intérêt... américain?

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