Libre opinion: Penser l'avenir de la planète avec la sensibilité

La crise écologique s'aggrave de jour en jour. Les sommets d'experts consacrés à l'environnement tentent d'expliquer l'ampleur des problèmes. Si l'avenir s'annonce sombre, une chose est claire: tous s'entendent pour dire que la température augmente et que cela aura des conséquences graves pour la population mondiale. L'heure est désormais à la diffusion rapide de la «mauvaise» nouvelle. L'alarme sonne partout. Mais les gouvernements, en spectateurs, ne bougent pas. Pourquoi? Sont-ils sourds?

On peut penser que les problèmes environnementaux sont bien connus — surtout connus par la raison, comme l'écrivait le philosophe allemand Hans Jonas dans son Principe responsabilité en 1979 — mais peu «sentis». En effet, l'homme moderne s'intéresse plus au virtuel qu'au réel. Tout se passe un peu comme si l'humain déniait toujours plus son animalité au profit de ses possibilités techno-scientifiques. Une fois ses besoins matériels comblés, il préfère la fiction à la nature, le rêve à la réalité, le jeu au travail du corps. C'est ainsi que, l'histoire le rappelle, de nombreux paysans ont fui les campagnes pour gagner les villes afin de se trouver un emploi tout en se déconnectant de la nature. Le résultat de cette fuite «en avant» est la perte de la sensibilité: les sens étant moins sollicités, ils deviennent de moins en moins «sensibles».

Les cinq sens ont pour tâche de guider l'homme dans la nature. Ils lui permettent de se retrouver et de déjouer l'étrangeté du réel. Ainsi en va-t-il, comme nous l'apprend le langage, du sens de la vie elle-même. L'animal humain cherche une direction, un sens, en se mettant d'abord à l'écoute de ses sens. Ici, le mot «sens» renvoie à la capacité de sentir et, par extension, à la capacité humaine de «vivre la vie» et d'y retrouver un sens. Il y a fort longtemps, Augustin écrivait que la vie humaine doit être sentie, orientée avec le goût (cum sapit), sinon elle perd tout sens. Et Augustin a peut-être davantage raison aujourd'hui, à l'ère des changements climatiques: une vie qui n'a plus de «saveur» pour nous, une vie de smog, polluée par les gaz et les mauvaises odeurs, est indésirable et insensée.



Vivre avec son nez et goûter la vie

Comme on le sait, le mot «sentir» peut être entendu dans un sens plus précis: sentir, c'est percevoir l'odeur par le nez. Or, si l'animal reconnaît les dangers par ses sens, surtout auditif et olfactif, l'humain fait de même: il sent l'odeur du feu, du gaz et de la pourriture, par exemple. On constate dès lors quelque chose de troublant: l'humain, dans son évolution, a privilégié la vue à l'olfaction. Pensons ici à la référence visuelle durant l'Antiquité (la contemplation des Idées), l'époque médiévale (la conversion du regard vers Dieu) jusqu'à la modernité (éprise d'optique) et les Lumières (le nom du siècle parle de lui-même). La leçon est simple: l'homme préfère voir plutôt que sentir son avenir. Et c'est là que se trouve le problème et sa solution: la vue ne suffit pas à assurer un changement de l'agir humain.

Un exemple illustrera cette thèse: les effets du monoxyde de carbone. L'homme moderne produit de la révolution industrielle a inventé la voiture pour se déplacer rapidement. Rouler en voiture, c'est non seulement voir au loin mais aussi dégager du gaz dans l'atmosphère, du monoxyde de carbone. Contrôlé partiellement par des filtres, ce gaz est invisible et inodore, donc imperceptible à vue de nez. Cependant, en quantité, il s'avère mortel pour l'homme. Ainsi comprise, l'humanité vieillissante ressemble en tout point à cet homo faber qui a choisi de voir plus loin grâce à ses outils, capable de s'entasser dans des villes polluantes mais incapable de sentir que son mode de vie constitue une fuite infinie et une menace pour lui-même.

S'il n'est pas trop tard pour agir, l'homme, appelé à plus de sensibilité à l'égard de la rhétorique environnementale et la recherche du sens de la vie, devra peut-être s'allier à la nature par la redécouverte du corps et du goût. Plus que jamais, il importe de faire du sport — nos jeunes n'en font pas assez — et de développer les goûts afin de mieux sentir l'environnement. Au centre de la santé environnementale, la pédagogie du goût est promise à un bel avenir, car c'est par elle qu'on retrouvera une partie de nous-mêmes que nous avons depuis trop longtemps cherché à oublier, à savoir notre sensibilité. Pour reprendre un mot connu, les 50 prochaines années seront «olfactives» ou ne seront pas!

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