Le paradoxe canadien dans le dossier rwandais

Le mois d'avril qui vient de commencer est une période chargée d'émotion pour beaucoup de Rwandais disséminés dans le monde entier, parce que c'est le mois de commémoration du génocide rwandais. Pour les Rwandais vivant au Canada, les commémorations de cette année revêtent un caractère particulier étant donné qu'elles se déroulent sur fond du procès de Désiré Munyaneza, première personne à comparaître devant la justice canadienne en vertu de la Loi sur les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre.

Tout en appréciant cette volonté de rendre justice aux victimes du génocide rwandais de 1994, et en souhaitant que la vérité soit clairement établie sur ce qui s'est réellement passé, les ressortissants rwandais ne parviennent cependant pas à décoder le message du Canada qui, d'un côté se montre prompt à défendre les victimes rwandaises, mais d'un autre côté ne rend pas justice à ses propres citoyens qui ont été assassinés au Rwanda. Pourtant, ce ne sont ni les informations, ni les témoins qui manquent à ce sujet. Si l'on s'en tient uniquement aux cas dont les sources canadiennes et étrangères ont fait largement état, il y a lieu de citer celui du père Claude Simard, originaire de Roberval, et celui du père Guy Pinard, originaire de Shawinigan.

Plusieurs sources, dont le journal Le Soleil dans ses livraisons du 20 et du 21 octobre 1994, et l'émission Le Match de la vie de TVA du 15 octobre 1996, indiquent que le père Claude Simard a été tué à coups de marteau le 17 octobre 1994, à Ruyenzi. Le général Ibingira et ses hommes, dont faisait partie Jean de Dieu Mucyo (qui vient régulièrement au Canada), seraient les responsables de ce forfait.

Quant au père Guy Pinard, le Centre de lutte contre l'impunité et l'injustice au Rwanda, qui est une organisation de défense des droits de la personne basée à Bruxelles, affirme qu'il a été assassiné le 2 février 1997, en pleine messe, dans l'église de Kampanga, par un ancien militaire de l'armée du général Paul Kagame, actuel président du Rwanda. La personne qui servait la messe, et qui a été un témoin oculaire de ce crime, a pu s'enfuir et vit actuellement dans un pays européen. Les deux prêtres auraient été tués parce qu'ils étaient devenus des témoins gênants des atrocités commises par le Front patriotique rwandais actuellement au pouvoir à Kigali.

Que fait le Canada?

L'attitude du Canada dans le dossier rwandais est d'autant plus paradoxale que celui-ci est le seul pays occidental à ne pas avoir entamé de procédures judiciaires contre les assassins de ses citoyens au Rwanda. La France, qui a perdu trois citoyens dans l'attentat perpétré contre l'avion du président Habyarimana, a déjà émis des mandats d'arrêt internationaux contre neuf proches collaborateurs du général Kagame, auteurs présumés de cet attentat. L'Espagne, qui a perdu trois prêtres, quatre frères maristes et trois médecins, a ouvert une enquête depuis déjà longtemps. Et la Belgique, dont dix Casques bleus ont été assassinés, ouvrira un procès le 19 avril prochain.

Les Rwandais installés au Canada et qui ont toujours, dans leur commémoration du génocide de 1994, une pensée pour ces victimes canadiennes, se posent essentiellement deux questions pour tenter de comprendre cette situation: le déni de justice pour ces victimes serait-il le prix à payer pour maintenir de bonnes relations avec le régime du général Paul Kagame, qui est pointé du doigt dans ces crimes et pourrait nuire aux intérêts des minières canadiennes installées dans la région des Grands Lacs africains? Le Canada subirait-il des pressions de la part des puissants alliés du régime actuel rwandais, en l'occurrence la Grande-Bretagne et les États-Unis, qui ne voudraient pas voir leurs protégés traînés devant la justice?

Quoi qu'il en soit, aucune raison ne semble valable pour justifier le déni de justice à des victimes innocentes, et le Canada devrait se résoudre à traduire en justice les assassins de ses propres citoyens au Rwanda s'il veut que son signal de lutte contre l'impunité soit pleinement crédible en Afrique des Grands Lacs.

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