Un nationalisme en chasse un autre

Certains pourront s'étonner du résultat de la dernière campagne électorale. Sauf, sans doute, les historiens...

De fait, sans qu'il soit question d'évacuer le rôle de la conjoncture, du mécontentement éruptif et autres primes à l'urne, il est aussi plausible que certains phénomènes de structure soient actuellement en marche au sein de la famille nationaliste québécoise. Ainsi, le déclin appréhendé du nationalisme progressiste du Parti québécois et le retour à un nationalisme d'essence conservatrice animé par l'ADQ.

Voir Mario Dumont associer l'idée de nation à des thèmes comme la famille, l'autonomisme et la restauration morale n'a bien sûr rien d'antinomique. Historiquement, le nationalisme québécois y retrouverait même sa niche écologique de prédilection. Seules deux exceptions auraient ponctué un nationalisme uniformément conservateur, soit l'épisode patriote, en gros de 1807 à 1848, et la mouvance péquiste de 1960 à... 2007.

La question qui surgit, bien sûr, est de savoir s'il s'agit d'un simple effet de conjoncture ou si l'on est bel et bien à la veille d'un grand retour du balancier devant mener au réalignement du discours nationaliste autour de valeurs davantage conservatrices et historiquement éprouvées.



Passage déjà observé

De fait, le Québec a déjà opéré un tel passage d'un nationalisme libéral de type civique à un nationalisme conservateur d'essence identitaire. De 1807 à 1848, l'idée de nation au Québec est clairement associée à un libéralisme puisant aux sources du laïcisme et du républicanisme. Le nationalisme est d'ailleurs alors l'apanage des couches les plus avancées de la petite bourgeoisie, qui n'hésitent pas à mobiliser le peuple autour d'une lutte d'émancipation nationale et sociale, notamment lors des Rébellions de 1837-1838.

Durant les années 1840 et 1850, c'est le Parti Rouge qui porte très haut le flambeau du nationalisme et du libéralisme. En même temps, on assiste à la montée sourde d'un nationalisme associant plutôt l'affirmation nationale à l'agriculturisme, le cléricalisme et le messianisme.

Ces deux tendances ferraillent rageusement au moment de la Confédération, prétendant chacune détenir seules les voies du Salut national. La chronique de ce choc des nationalisme est d'ailleurs bien connue et notamment émaillée par la lutte épique entre l'Institut canadien, associé aux Rouges, et Mgr Ignace Bourget, qui finit par en excommunier tous les membres.

La férocité de cette lutte montre en particulier que deux conceptions du nationalisme ne peuvent longtemps cohabiter au Québec. Aussi, après l'élection de 1867, la carte politique du Québec est transformée: «Comme vous le voyez par les marques rouges et bleues ci-dessus, le bleu l'emporte. Cette belle couleur rouge disparaît chez nous. Dans quelque temps on ne la verra plus. Hélas!» (Lettre de Alexandre Archambault à A. Lusignan, cité par Jean-Paul Bernard, Les Rouges, nationalisme, libéralisme et anticléricanisme au milieu du XIXe siècle, Les Presses de l'Université du Québec, 1971).

Comme l'écrit l'historien Jean-Paul Bernard: «On était donc passé d'une époque, où deux groupes bien structurés avaient présenté deux définitions de la situation de la société canadienne-française et deux stratégies de développement pour cette société, à une époque où il n'y avait plus d'alternative idéologique véritable entre le parti libéral [Rouge] et le parti conservateur [Bleu].»

Le clergé et la Confédération

Bien sûr l'écroulement des Rouges s'explique en partie par la véritable guerre que lui aura déclarée le clergé catholique. Il demeure que le nationalisme progressiste aura aussi été victime de son incapacité à faire face au nouveau cadre canadien inauguré par la Confédération de 1867. Cet événement aura plutôt l'heur de stimuler les nationalistes conservateurs à qui il permet «de définir le Canada français comme un groupe ethnique menacé de l'extérieur et qui ne peut survivre que par une cohésion totale derrière ses élites», comme l'écrit encore Bernard.

À compter de 1867, le nationalisme québécois s'engage donc, et pour un siècle, dans un long épisode conservateur. En conséquence, s'il cherche à accréditer la réémergence d'un tel nationalisme, l'ADQ pourra compter sur un corpus surabondant.

Réduire le phénomène ADQ à une réminiscence de l'électoralisme duplessiste serait donc bien mesquin. Difficile en effet d'également assimiler les Honoré Mercier, Henri Bourassa, Paul Gouin ou Daniel Johnson à la même sous-espèce des «opportunistes-populiste». Or, ils constituent autant d'exemples que pourra de bon droit invoquer le chef adéquiste afin de rappeler ce que sa propre conception «autonomiste» domine le plus clair de l'histoire du Québec et que ce ne sera pas la première fois qu'elle sera venue à bout d'un nationalisme rival, fatigué et malade de sa gauche.