Succès de l'ADQ ou rejet de la politique

Les commentateurs n'ont pas fini de lancer des conjectures à propos des raisons de la «surprise» électorale de lundi. Plusieurs ont déjà souligné à quel point ce bouleversement du spectre politique québécois est attribuable à un vent de protestation ayant gonflé les voiles du rafiot adéquiste. Les régions contre Montréal, le Québec «pure laine» contre le cosmopolitisme, le «vrai monde» contre les intellectuels et autres «faiseux» élitistes, etc.: les clichés du genre peuvent être reproduits à l'infini.

Admettons cependant que plusieurs électeurs auront sciemment voté pour l'ADQ, confirmant ainsi le réveil d'une véritable droite québécoise longtemps tenue en latence par le sempiternel clivage fédéralisme-souverainisme.

En une phrase

Qu'il s'agisse d'un vote affirmatif ou d'un geste de protestation savamment cultivé par la rhétorique populiste de Mario Dumont, ces deux positions se rejoignent dans un mouvement qui se veut un rejet de la politique en tant que telle. La chute du taux de participation semble confirmer cette tendance. Mais c'est une phrase du discours triomphaliste de Mario Dumont qui l'a le mieux exprimée, lorsqu'il a attribué le succès de son parti au souhait de l'électorat «qu'on fasse moins de politique et qu'on s'occupe davantage de la vie quotidienne des gens».

Certes, par «politique», Dumont voulait sûrement dire la politicaillerie partisane du vieux tandem PLQ-PQ, quoique lui-même ne soit pas moins «politicien» que ses adversaires. Or, en opposant la politique et la vie du «vrai monde», Dumont, surfant sur le sentiment d'aliénation citoyenne envers nos gouvernants, suggère que la politique, au fond, ce ne doit être rien de plus qu'une réponse efficace aux besoins des gens.

Cette conception éminemment individualiste de

la politique, même si elle se drape dans les couleurs d'un nationalisme bon teint, disqualifie cette au-

tre vision de la «chose publique» comme un lieu où les citoyens transcendent leur vie quotidienne,

justement, pour s'engager les uns envers les

autres et nourrir des projets communs.

S'il n'était guère surprenant que Jean Charest stigmatise les ambitions référendaires des péquistes, le fait que Mario Dumont reprenne le même refrain, lui qui fut pourtant un protagoniste du OUI en 1995, doit-il étonner? D'où vient cette hantise du référendum, sinon de ce refus obstiné de débattre de la question de ce que nous voulons devenir en tant que peuple? Si le peuple québécois en a assez de «la chicane», c'est peut-être qu'il en a assez de lui-même et qu'il préfère le flou artistique d'une position «autonomiste» dont personne ne sait vraiment ce que cela signifie.

Interpréter le succès adéquiste comme un rejet de la politique au profit des préoccupations du «vrai monde» n'épuise sans doute pas la signification de l'événement. S'il faut peut-être se réjouir du renouvellement de la carte politique, cependant, il faut le faire en gardant en mémoire cette phrase de la grande philosophe Hannah Arendt, qui disait qu'«en politique, ce n'est pas la vie qui est en jeu, mais le monde», ce monde que nous habitons, qui nous est commun et sur la construction duquel il ne faut jamais cesser de réfléchir, même si cela attise les chicanes.