ADQ: la politique familiale aidera-t-elle toutes les familles?

Dans sa déclaration d'ouverture lors du débat des chefs du 13 mars dernier, Mario Dumont affirmait placer la famille au centre des préoccupations de son parti. L'ADQ présente une politique familiale qui vise à «redonner aux parents la liberté de choix», principalement en offrant aux familles qui le désirent la possibilité de recevoir une allocation hebdomadaire de 100 $ non imposable pour chaque enfant d'âge préscolaire qui ne fréquente pas une garderie subventionnée par l'État. Autrement dit, l'ADQ propose un salaire pour le parent qui désire s'occuper de son enfant à temps plein.

Un tel engagement risque d'avoir des conséquences sérieuses en ce qui a trait aux inégalités entre les hommes et les femmes, sujet dont on parle assez peu dans la campagne électorale actuelle.

Faux choix

Premièrement, on est en droit de se demander à qui une telle politique s'adresse. Même si, théoriquement, les pères auraient le droit de se retirer du marché du travail pour profiter de cette allocation, personne ne devrait douter que cette politique s'adresse davantage aux mères.

L'idée d'offrir une compensation aux familles qui souhaitent garder leur enfant à la maison n'est pas mauvaise en soi. Si l'intention peut sembler louable, le problème réside principalement dans le montant offert ainsi que dans la rupture complète du lien des femmes avec le marché du travail. À 100 $ par semaine, on est loin de valoriser et de rétribuer le travail de soins à sa juste valeur, pas plus qu'on offre à une majorité de familles un véritable choix entre les garderies subventionnées et les soins à la maison.

En ce moment, le régime québécois d'assurance parentale permet aux nouvelles mères de demeurer au foyer jusqu'à 50 semaines (18 semaines de congé de maternité et 32 semaines de congé parental) pour s'occuper de leur enfant en conservant leur emploi et en percevant des prestations atteignant jusqu'à 75 % de leur salaire. La politique présentée par Mario Dumont prévoit donc que les mères qui le veulent pourront demeurer à la maison sans aucun attachement au marché du travail de la deuxième à la sixième année de vie de leur enfant.

Les femmes des classes moyenne et supérieure qui ont investi temps et argent dans leurs études et dans leur carrière seront-elles prêtes à passer plus d'une année à la maison en échange d'un revenu annuel inférieur au salaire minimum?

Si un salaire annuel de 5200 $ semble très peu alléchant pour ces femmes, celles ayant une situation d'emploi précaire pourraient y trouver plus facilement leur compte. Or, en se retirant complètement du marché pour une période allant jusqu'à cinq ans, ces femmes risquent de fragiliser davantage leur lien au marché de l'emploi et, parallèlement, leur indépendance financière.

Avec un des taux de rupture d'union parmi les plus élevés au monde et sachant que les mères monoparentales courent un plus grand risque d'entraîner leurs enfants dans une situation de pauvreté que les ménages avec deux adultes, la perspective d'un retrait prolongé des femmes dont la situation est la plus précaire sur le marché du travail n'a rien de rassurant en matière d'égalité hommes-femmes.

Finalement, en raison de la maigre somme offerte, une telle politique n'est pas accessible aux mères monoparentales, les plus sujettes à une conciliation difficile entre le travail et les responsabilités familiales.

Des acquis menacés

Un autre volet de la politique familiale de l'ADQ est celle du «bébé bonus» de 5000 $ lors de la naissance ou de l'adoption d'un troisième enfant et pour les suivants. Cette initiative vise à accroître les taux de fécondité.

Certes, comme beaucoup de sociétés développées, le Québec fait face à un grave problème de dénatalité. Comment inciter les familles à concevoir le nombre d'enfants qu'elles aimeraient avoir sans risquer d'accroître les inégalités de genre? L'exemple des pays de l'Europe du Sud est très éloquent à cet égard.

La Grèce, l'Italie et l'Espagne affichent actuellement les plus bas taux de fécondité parmi les sociétés industrialisées, et ce, en dépit du fait que les femmes soient très peu présentes sur le marché du travail. Plusieurs chercheurs ont démontré que les pays dans lesquels les institutions étatiques ne sont pas adaptées à la conciliation entre le travail rémunéré et les tâches de soins voient leur taux de fécondité baisser de façon très significative.

En d'autres termes, quand les femmes conçoivent qu'elles n'obtiendront pas le soutien nécessaire qui leur permettrait de travailler sur le marché tout en fondant une famille, elles privilégient la première option. Ainsi apparaît une tendance dans les sociétés avancées qui semblait tout à fait impensable il y a deux décennies: les pays qui affichent les plus hauts taux de fécondité sont ceux où les taux de participation des femmes au marché du travail sont les plus élevés, principalement grâce aux politiques familiales (à l'exception des États-Unis).

Que peut-on tirer de l'exemple de ces pays? Que les femmes n'auront pas davantage d'enfants si elles sentent qu'elles risquent de compromettre leurs acquis en matière d'égalité de genre, en particulier sur le marché du travail.

La solution au problème de la dénatalité passe en grande partie par un renforcement des politiques qui permettront aux femmes d'avoir les enfants qu'elles souhaitent en poursuivant leurs ambitions de carrière. À cet égard, il est particulièrement inquiétant de constater l'absence dans le programme électoral de l'ADQ du besoin d'augmenter le nombre de places dans les services de garde. À cela s'ajoute la nécessité d'une souplesse des heures d'ouverture des CPE pour permettre aux parents qui font des quarts de travail d'utiliser ces services.

Plus que tout, la solution à l'équilibre fragile entre fécondité et égalité passe par la recherche de solutions à la conciliation travail-famille qui comprennent les deux parents. L'idée n'est pas nouvelle et trouve désormais écho dans l'initiative des congés de paternité instaurés en janvier 2006. Il nous reste à trouver d'autres solutions qui ne risquent pas d'entraver les acquis des femmes en matière d'égalité de genre.