Les centaines de milliers de morts étaient-elles tutsies?

Je tiens à répliquer aux propos d'André Boisclair sur la «drôle de coïncidence» que constitue la publication de mon texte dans La Presse sur le livre de Robin Philpot. Je ne comprends pas ce qu'il insinue. De plus, s'il est satisfait des précisions de son candidat, moi pas. M. Boisclair, ne lisez pas seulement le grand titre spectaculaire de La Presse, lisez aussi le livre de M. Philpot. Entendez bien aussi ce qu'il dit maintenant. Votre candidat a affirmé le 8 mars, devant les journalistes de Radio-Canada, ne pas être d'accord avec le consensus international selon lequel la minorité tutsie a fait tout particulièrement l'objet d'un génocide en 1994 au Rwanda et que celui-ci a été organisé et planifié.

Vous déclarez que vous êtes satisfait des explications de M. Philpot: «Il ne nie pas qu'il y a eu des centaines de milliers de morts.» Là n'est pas la question. Les Tutsis formaient une minorité de 10 % de la population. La grande majorité des morts étaient-elles tutsies? Et comment ces gens ont-ils été tués? Voilà les vraies questions. Et encore une fois, Robin Philpot évite d'y répondre.

Je ne fais pas de politique. J'ai envoyé un texte à La Presse vendredi dernier. Un journaliste m'a par la suite interviewé. Où est la coïncidence? Qu'insinuez-vous? Dans Le Devoir, j'ai à plusieurs reprises dans le passé tenté d'alerter la population sur le caractère négationniste des propos de Robin Philpot. Ce n'est pas nuire à un parti politique lors d'une élection, ou encore soutenir un média «fédéraliste», que de répéter en campagne électorale ce que j'ai déjà écrit dans Le Devoir en dehors d'une campagne électorale. Élire un candidat, de quelque parti politique qu'il soit, qui tient de tels propos allant à l'encontre du consensus international sur le génocide du Rwanda n'aide pas à comprendre ce qu'est un génocide et, par conséquent, ne contribue pas à la compréhension et à la prévention du crime de génocide. Voilà pourquoi j'interviens depuis des années sur cette question. C'est aussi une insulte envers les gens qui ont vu disparaître systématiquement, du nouveau-né au grand-parent, toute leur famille parce qu'ils avaient été identifiés comme des Tutsis.

Pour la première fois en campagne électorale, Robin Philpot fait usage du terme «génocide des Tutsis», après qu'on lui a posé une question précise là-dessus. Sinon, il ne l'aurait pas fait. Lorsque, ensuite, la reporter de Radio-Canada lui a demandé s'il remettait en question le consensus international selon lequel la minorité tutsie a été particulièrement visée dans ce génocide d'un million de personnes, il a répondu qu'il était contre le consensus international. Et c'est alors qu'il a précisé sa pensée: il y a eu en 1994 un génocide des Hutus et un génocide des Tutsis. Or, en 1994, il y a eu dans cette guerre des crimes contre l'humanité et un génocide. Il ne distingue pas les deux.

Il manipule la population quand il affirme qu'il n'a jamais nié le génocide rwandais et le génocide des Tutsis du Rwanda. À ma connaissance, seul un court texte de quatre paragraphes paru dans Le Devoir, que vous avez cité dans un communiqué, fait allusion à l'existence d'un génocide. J'invite la population à juger. Retournez à cette lettre aux lecteurs du 5 avril et lisez le livre et les interventions dans les médias de M. Philpot. Cette courte phrase ne fait pas le poids comparativement à ce qu'il a écrit. Des pages et des pages dénoncent l'usage abusif du terme «génocide». Et aujourd'hui, il affirme qu'il y a eu un génocide au Rwanda, mais un génocide des Hutus et un génocide des Tutsis, tout en manifestant son désaccord avec le consensus international selon lequel la minorité tutsie a été particulièrement visée! Dans son livre, il écrit: «Voilà donc pour le principal crime commis au Rwanda en 1994: le sacrifice de centaines de milliers d'Hutus et de Tutsis au nom d'objectifs impériaux stratégiques.»

Il manipule encore l'opinion publique lorsqu'il avance une seconde preuve démontrant qu'il a fait usage du terme «génocide» du Rwanda en dehors de cette campagne électorale. Il a affirmé à TVA que ce terme est présent dans son livre et serait même le deuxième mot qui apparaît au tout début du livre. Or les termes «génocide du Rwanda» apparaissent effectivement, mais lorsqu'il cite quelqu'un d'autre. Dans son livre, en aucun temps il n'appuie ce propos voulant qu'il y ait eu génocide au Rwanda; il fait plutôt le contraire!

Avant cette campagne électorale, et dans une réplique à mon texte «De la négation d'un génocide» paru dans Le Devoir, il a écrit ceci: «Dans aucun de mes écrits ai-je nié qu'il y ait eu des tueries massives, même parfois à caractère ethnique. Par contre, je rejette catégoriquement l'utilisation abusive du terme "génocide"... » M. Boisclair, a-t-on tué parfois des Tutsis en 1994 au Rwanda?

Jugez de la transparence de son propos lorsqu'il dit, aujourd'hui, qu'il y a eu des viols au Rwanda. Dans son livre, immédiatement après avoir pris la défense d'un Rwandais reconnu coupable de génocide et de viol, et qui affirmait qu'en général les viols étaient plutôt des récits de viol inventés sous la menace du FPR, votre candidat écrit que ces récits font partie d'une idéologie occidentale: «[...] les récits de viol dans la tragédie rwandaise servent principalement à exprimer une supposée supériorité morale des sociétés occidentales à une époque où des grandes puissances, les États-Unis en tête, veulent justifier une mainmise plus directe sur les ressources africaines et un contrôle directe du continent.»