Les idées nuisibles de la réforme

Cher monsieur, la meilleure façon que les gens favorables à la réforme ont trouvée pour désarmer les gens qui s'opposent à la réforme ou qui sont simplement critiques est de leur dire qu'ils n'ont pas lu le bon document et qu'ils ne parlent pas de la «bonne» réforme. C'est exactement ce que vous faites dans votre «Lettre aux enseignants» parue dans Le Devoir (1er et 2 mars 2007).

Vous commencez par dire que si on avait lu «ligne à ligne, page à page» le Programme de formation de l'école québécoise (PFEQ), on ne parlerait plus d'une réforme ou d'un renouveau «pédagogique», mais simplement d'une réforme du programme d'études, bref une réforme de contenu.

En vous adressant aux enseignants, vous ajoutez même, comme si cela n'était pas évident: «Peut-être serez-vous appelé à changer quelques-unes de vos pratiques pédagogiques, peut-être pas...» Ai-je bien lu? Vous dites bien: peut-être que la présente réforme n'obligera pas les enseignants à revoir leurs pratiques pédagogiques? Je me propose de vous démontrer que, en lisant le PFEQ-qui-est-la-réforme, ligne à ligne, on découvre qu'il s'agit au contraire d'une réforme essentiellement pédagogique et qu'ils devront nécessairement revoir leurs pratiques pédagogiques de fond en comble. Autrement, ils n'appliquent pas la réforme.

Le «comment» est imposé

Puisqu'il fallait avoir lu le bon document, c'est précisément ce que j'ai fait, et ce, bien avant que vous ne m'y invitiez. J'ai lu d'abord la version du PFEQ qui concerne le primaire, puis celle du secondaire. Et ce que j'ai lu dans ces documents fondateurs est exactement le contraire de ce que vous dites en début de votre article. Les deux versions du PFEQ recèlent en effet des considérations pédagogiques. Ces documents ne sont en fait qu'une restructuration des anciens contenus en fonction de paramètres pédagogiques précis et clairement identifiés.

D'une part, comme le nouveau programme est «conçu dans la perspective de connaissances construites par l'élève plutôt que transmises par l'enseignant», il était logique de remplacer le tout-puissant behaviorisme par ce qui semble être un amalgame de trois théories de l'apprentissage apparentées, soit le constructivisme, le socioconstructivisme et le cognitivisme. Ce qui est clairement exposé à la page 9.

D'autre part, toujours en poursuivant dans la logique constructiviste, il était normal de remplacer la transmission de connaissances, comme mode pédagogique dominant, par «la construction des connaissances par l'élève», l'acquisition de connaissances comme telle étant reléguée aux «connaissances utiles à l'adaptation à un environnement changeant» (p. 10). Par la même occasion, c'en était fait de l'enseignement par objectifs qui, comme mode unique de structuration des contenus, était remplacé par l'approche par compétences. Si ce n'est pas de la pédagogie ça, je me demande ce que c'est...

Vous invitez ensuite les enseignants à «ne pas écouter ces discours savants sur les théories de l'apprentissage, ces discours qui invitent à se convertir en changeant de paradigme», comme si c'était là pure invention des adversaires de la réforme et des médias en mal de copie. Vous semblez avoir oublié ou ne pas avoir lu que c'est le PFEQ lui-même qui tient un savant discours sur les théories de l'apprentissage et qui parle de «changement de paradigme pédagogique» (p. 9). Et vous soutenez toujours que cette réforme n'est pas une réforme pédagogique, qu'elle n'est qu'une réforme du programme d'études? Et vous osez toujours écrire aux enseignants: «Il vous reviendra ensuite de déterminer le comment»? Croyez-vous vraiment qu'avec cette réforme ils ont encore quelque chose à dire sur le comment, c'est-à-dire la pédagogie?

Des bonnes idées déjà là

Au fond, il y a des bonnes idées dans cette réforme aussi bien que dans celles qui l'ont précédée. L'ennui, c'est que, d'une part, il n'y a rien de nouveau dans ces bonnes idées, qui étaient déjà présentes dans l'école d'avant la réforme, et que, d'autre part, les seules véritables nouveautés ne sont pas de bonnes idées.

À titre d'exemple de bonnes idées déjà prises en compte, je rappellerai simplement que le système scolaire assumait déjà la nécessité d'une formation fondamentale qui transcende les connaissances disciplinaires, la nécessité de faire le tri devant une prolifération exponentielle des informations et d'apprendre aux élèves à apprendre, le développement fulgurant des technologies de l'information, la nécessité de faire de l'élève l'agent premier de sa formation et ainsi de suite.

Pourquoi alors ce remue-ménage sans bon sens qui est non seulement coûteux, mais qui est aussi et surtout préjudiciable autant aux élèves qu'aux enseignants, qui ne s'y retrouvent toujours pas après sept ans?

Les seules véritables nouveautés de cette réforme ont consisté à remplacer:

1) une théorie hégémonique de l'apprentissage, le behaviorisme, par une autre également hégémonique, le socioconstructivisme;

2) un procédé pédagogique structurant toutes les matières, l'enseignement par objectifs, par un autre également structurant, l'approche par compétences.

Or, étant donné l'usage qu'on en fait, les seules véritables nouveautés de cette réforme ne sont pas de bonnes idées! Elles sont même nuisibles.

En soi, le socioconstructivisme n'est pas une mauvaise idée pédagogique. Il devient nuisible dès lors qu'il est érigé en théorie unique et totalitaire de l'apprentissage et devient un dogme pédagogique auquel tout le monde doit obéissance et soumission. Le professeur qui se plaisait et qui réussissait dans son rôle de transmission et d'acquisition de connaissances doit céder sa place à l'accompagnateur de l'élève, puisque le PFEQ-qui-est-la-réforme ne cesse pas de lui dire que c'est à l'élève qu'il revient de «construire ses connaissances».

Ainsi en est-il de l'approche par compétences qui, en soi, n'est pas un mauvais procédé pédagogique, mais qui le devient dès lors qu'elle est hégémonique, qu'elle a préséance sur tous les autres procédés et qu'elle oblige l'enseignant à profiler tous ses autres outils pédagogiques selon le gabarit des compétences. Ça aussi, c'est écrit en toutes lettres, et que les preachers de la réforme ne viennent pas me dire que je n'avais pas le bon document.

En réalité, la seule chose qu'il était urgent de faire disparaître dans le système scolaire d'avant la réforme, c'est l'affreux régime de l'enseignement par objectifs. Mais il n'était pas nécessaire de jeter le bébé avec l'eau du bain et surtout de remplacer ce dogme par un autre dogme. La prochaine chose qu'il nous faudra réformer, c'est cette manie que nous avons de faire des dogmes pédagogiques avec des choses qui, partout ailleurs dans le monde, y compris en Suisse, dont nous nous sommes inspirés, ne sont que des procédés pédagogiques.

À faire

Dans ces conditions, que faut-il faire avec la réforme actuelle? Il importe d'adopter un train de mesures pour remédier à une situation tellement confuse qu'elle risque à tout moment de tourner au chaos. Je m'en tiendrai à énumérer ici celles qu'il faut adopter sans délai.

Il faut stopper le processus de mise en oeuvre de la réforme, éliminer le socioconstructivisme comme théorie hégémonique de l'apprentissage, de même que l'approche par compétences, qui remplace abusivement les savoirs par des «savoir-agir».

Il faut par ailleurs maintenir deux des rares mesures positives de la présente réforme, soit le regroupement des matières en domaines et la répartition du temps alloué à chaque matière par le nouveau régime pédagogique, et rétablir sans délai, pour chaque domaine et chaque matière, des programmes-cadres exempts d'a priori pédagogiques.

Enfin, il faut laisser à chaque établissement scolaire, en concertation avec les autres établissements de la même commission scolaire, le soin de choisir les théories de l'apprentissage et les outils pédagogiques appropriés pour ses élèves.