Polémique ou débat?

Navré ou consterné? Les deux. Et l'article «Littérature et philosophie au collégial - Les conditions du vrai débat» de Louis Cornellier dans Le Devoir du lundi 19 février 2007, en «réaction» aux «réactions» de sa Lettre, vient à ce point épaissir cette boue qu'il me semble impérieux de prendre le temps de faire sonner une cloche. Quelqu'un entendra peut-être.

Cornellier a une bonne idée, début 2006: relancer la discussion sur l'enseignement de deux matières au collégial. Il passe plusieurs semaines à bosser; le connaissant, il devait faire chaud dans la maison. «Veux-tu écrire une des ripostes, Jean Pierre?» «OK.» Je prends alors du temps, pas mal, cinq mois en fait, à décortiquer son brûlot, je suis lent. Mais sans présumer du labeur qu'y ont consacré Larue, Chabot et Morin, je devine qu'ils n'ont pas rédigé leur réponse sur un coin de table eux non plus.

Je lui refile ensuite un texte, à la fin de l'été, «Le Rêve de Rome», qui amène, au dire de Cornellier, le débat bien plus haut qu'il n'aurait su le faire lui-même avec une simple lettre (je paraphrase nos échanges sur le sujet). Comme tout le monde, je m'arrête un peu aux bravos autour d'une bière, mais à l'heure où on se parle, maintenant, en février 2007, ladite bière adopte son autre définition et devient cercueil de la pensée. Il faut donc à mon avis intervenir de nouveau, mais cette fois dans la vitesse, ce qui n'est pas mon genre, et en empruntant de surcroît ces creusets de la pensée rapide et du «bon mot» que deviennent souvent les clips radiophoniques qui servent d'émissions littéraires ou certaines pages Idées des quotidiens. [...]

Quoi qu'il en soit.

Que se passe-t-il depuis la parution du livre, côté profondeur du «débat»? Eh bien, rien. Une amplitude intéressante du discours à la conférence de l'Académie des lettres, mardi soir dernier, m'a-t-on dit, devant une quarantaine de personnes, mais sinon, peu de choses. En fait, les seules réactions sur le sujet ont concerné les idées de Cornellier dirigées vers les facettes les plus provocantes — et les plus minces — de sa missive (liste commune au programme, querelle des contenus, présence d'articles de journaux dans les cours, etc.), facettes déjà décortiquées, et dépassées, et défoncées, par l'un ou l'autre des signataires des ripostes, mais de cette analyse, tout le monde se fout.

On y arrive: un silence radio à peu près parfait règne sur les réflexions des signataires de ripostes.

Poncifs et polémique

Au-delà de la blessure évidemment narcissique causée par ce silence — blessure bien relative et à laquelle quelque imbécile trouvera sûrement le moyen de résumer tout le propos de ma réplique —, comment rater cette évidence: une effrayante majorité des folliculaires s'est vautrée dans des impressions de surface, commentaires nombrilistes, poncifs, ramassis d'idées reçues éructées à la va-vite et conceptions sclérosées le plus souvent portées par le «vécu». Une sorte de guano servi en pouding après le trou normand pour des invités qui nous déplaisent. (À l'inverse, nous avons aussi eu droit à la série des «Il faudrait que», concoctée par quelque Don Cherry expliquant le collégial en laboratoire après avoir visité en touriste une cafétéria.)

Édifiant «débat». Quand tout le monde aura placé son petit mot, on pourra passer à autre chose...

Nous nageons à contre-courant dans un lavabo dont l'eau s'écoule. Mais pourquoi donc ce silence si fréquent sur le travail de longue haleine, ce bain moussant pour l'invective spontanée, l'avis léger ou la valise du banquier? D'où cela vient-il?

Amorce de réponse: c'est peut-être parce que nous sommes prisonniers (ou amoureux?) d'une forme différente de ce qu'est un débat, une forme qui n'a rien à voir avec le lieu noble de ce débat. Nous sommes encore au sol, à la hauteur de la polémique si chère à certains, et cet article est entre autres l'occasion de localiser deux différences entre débat et polémique.

Cette dernière passe comme un train, se nourrit d'éphémère, de brièveté, de coups de gueule et de sang; elle marque les murs. Elle a très bonne presse depuis longtemps, et des orateurs de génie comme Bourgault y sont pour beaucoup. Mais ce que la polémique éclaire vraiment, c'est bien davantage le «je» du belligérant, sa manière et sa fougue, que le propos auquel le batailleur en question affirme apporter contribution.

Deuxième différence: il n'y a pas de belligérants dans un débat, et presque pas de jongleurs qui permettraient qu'on s'éclate. Alors, oui, c'est plate. (Steve Bégin met beaucoup de vie et se donne corps et âme, c'est le cas de le dire, flanelle cousue sur le coeur. Ça en prend des comme ça, et on le veut dans notre équipe. Mais on a hâte que les compteurs se remettent à compter, hein, ouais.) La polémique et le hockey sont les seuls sports professionnels où non seulement on tolère encore les goons mais aussi où on les espère en cachette; c'est notre petit faible collectif pour le chat de ruelle, je suppose (et je ne parle pas de Bégin, que j'aime bien).



Retourner lire

Le peu d'écho, de visibilité et de reconnaissance accordé au travail intellectuel est déjà navrant (Denise Bombardier, «Profession: réfléchir», Le Devoir, 10 et 11 février 2007). Mais il est consternant de vérifier que Louis Cornellier, par l'absurde, cautionne les inepties de ses détracteurs en leur accordant autant d'importance et en omettant à son tour de les renvoyer à leurs devoirs de lecture plutôt que de donner leçon ou de lancer leurs pétards.

Ce faisant, Louis participe lui-même à cette orgie de l'épithète qui recouvre le propos et ne contribue guère à ce que ce propos émerge de la vase. Loin d'élever le débat, il contribue à le momifier dans la fange du bref et de la formule-choc, en acceptant de livrer combat avec les armes des barbares.

Certes, la décence la plus élémentaire, après avoir mouché les faussaires qui se sont emparés de ses phrases les plus croustillantes pour les démoniser, aurait été, de la part de Cornellier, de leur signaler calmement à quel point leurs propos souvent poisseux méprisent le travail de ceux qui ont déjà consacré temps et énergie pour tenter de donner un élan à ce débat important. Il aurait pu, minimalement, les inviter à se rendre les lire, ce qui, vu les redites lues et entendues, n'a vraisemblablement pas été fait par les crieurs publics du mois.

Et ainsi, qui sait?, on pourra peut-être s'extirper de la gangue des ruminations dans lesquelles ce dossier s'enfonce chaque décennie. On parviendra peut-être enfin à discuter des enjeux neufs qui nous foncent dessus, quels que soient ces enjeux, pour autant qu'ils soient enfin dégagés du nombril de chacun, le mien y compris, cela va de soi.

À voir en vidéo