Philosophie et littérature au collégial - Choisir la bonne méthode

Lettre à Louis Cornellier, Permettez-moi d'ajouter ma modeste contribution au débat que vous avez lancé sur la philosophie au collégial, dans votre ouvrage Lettre à mes collègues sur l'enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial (Nota Bene, 2006), puis dans l'article «Littérature et philosophie au collégial - Les conditions du vrai débat» (Le Devoir, 19 février 2007).

Je suis enseignant de philosophie depuis plus de 30 ans dans un cégep de «région» (Beauce-Appalaches). J'ai traversé quelques réformes, surtout celle de 1995, qui fut pour moi l'occasion de recentrer l'enseignement que je pratique. Je fais référence ici non à la suppression d'un cours mais à l'approche par compétences et sa traduction pédagogique dans notre discipline.

Les débats dans mon département furent houleux, pour dire le moins, pendant deux ans! Certains collègues ne voyaient dans la philosophie qu'un ensemble de procédures intellectuelles, ce qui permettait dès lors de choisir n'importe quel thème de discussion en classe, pourvu qu'on discute de façon rationnelle.

J'étais de ceux qui prônaient une approche centrée sur les auteurs et les théories. Au final, ce courant l'a emporté au Comité des enseignants de philosophie (qui relève du ministère de l'Éducation). Exit, ce que d'aucuns nommaient le «n'importe quoi».

Les traditions culturelles

Ceci étant, qu'est-il, selon moi, pertinent d'enseigner? Je suis d'accord avec vous: des auteurs tels que Hegel ou Heidegger, par exemple, n'ont pas leur place compte tenu de la difficulté à les lire.

Cependant, il ne faudrait pas non plus laisser tomber des auteurs réputés «classiques» au motif de leur grand âge: une culture est faite de traditions, répétées et répercutées dans la société, sans même que parfois on se souvienne de la raison d'être ou de l'origine de ces «objets culturels». Exemple simple et courant, cette phrase, quasi-proverbe: «Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas.» On retrouve cette phrase partout, même sur des cartes Hallmark! Je trouve qu'il est bien qu'on sache que c'est Pascal qui l'a écrite, qu'on sache le sens qu'il donnait à cela et dans quel contexte.

Donc, les traditions culturelles. Comment faire l'économie de Descartes, par exemple, penseur de la subjectivité, comment enraciner un savoir séculaire qui fonde encore notre vision collective occidentale? Comment taire Rousseau, penseur qui a marqué bien plus que son époque et dont les idées semblent plaire encore à bien des étudiants (en politique, entre autres), leur donnant une vision critique du libéralisme anglais, libéralisme encore bien vivant dans nos traditions politiques?

Certains philosophes grecs de l'Antiquité sont encore utilisés par des philosophes contemporains (le stoïcisme chez Comte-Sponville, par exemple) et sont d'une lecture abordable par un jeune de 17 ans: je pense à Sénèque et à ses Lettres à Lucilius, que je fais parfois lire dans le premier cours de philosophie.

Montrer l'actualité

Pour moi, n'importe quel auteur classique, sauf les plus difficiles, peut être enseigné si on prend le soin d'en montrer l'actualité et la signification contemporaine. Enseigner Rousseau, par exemple, en signalant qu'un auteur ayant vécu au Canada (la Nouvelle-France) l'a influencé (le baron de Lahontan), c'est replacer un auteur en le rendant signifiant à de jeunes Québécois. Parler de John Locke en politique, cela permet de comprendre notre démocratie.

Bien sûr, il est utile de faire une place à des contemporains: par exemple, je fais lire cet hiver, dans le cours d'éthique et politique, Multiculturalisme de Charles Taylor (j'ai choisi ce livre avant sa nomination au comité d'examen des accommodements raisonnables). Mais pour le comprendre, il faut connaître les deux auteurs mentionnés ci-dessus.

Et en éthique, je suis toujours surpris de voir la résonance chez les étudiants que Kant peut avoir en morale. Plusieurs apprécient cette rigueur...

Bref, je crois que l'étude des auteurs classiques est une bonne chose dans la mesure où l'enseignant sait pourquoi il leur en parle et où il est capable d'en montrer la signification dans notre société! Une tradition morte serait de peu d'intérêt, sauf à des fins historiques. Mais Aristote est-il mort au Québec? Quand on sait l'influence qu'il a eue sur nos élites...

«Fournir l'élan initial», dites-vous en conclusion de votre article du Devoir du 19 février. Soyons réalistes: là où j'enseigne, je fournis peu d'élan à la majorité, qui, de toute façon, a d'autres préoccupations et d'autres intérêts (mon cégep est technique à 80 %).

Non: je cherche simplement à ce qu'ils comprennent pourquoi la philosophie est obligatoire, qu'ils retiennent quelques idées frappantes à leurs yeux, qu'ils se disent que la philo, ce n'est pas si ennuyeux et que ça leur permet de mieux comprendre ce qu'ils vivent. Peut-être qu'à 40 ans, lors d'une crise existentielle, ils se souviendront que la philosophie pourrait les aider...

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