Oui, nous pouvons faire mieux!

La comparaison que fait Louis Cornellier («Littérature et philosophie au collégial — Les conditions du vrai débat», Le Devoir, le 19 février 2007) entre un enseignant et un accoucheur d'esprit est des plus pertinents. Ce qu'il nomme «un prof à l'âge démocratique» en le définissant comme une sage-femme est à mon avis un concept fondamental de l'enseignement. Il s'agit d'éveiller les esprits plus que de leur transmette des connaissances. La ligne est mince entre le passage de connaissances et la transmission du savoir.

Que le cursus soit adapté à la modernité que vit l'étudiant m'apparaît comme étant une évidence. La littérature et la philosophie ont été le moteur de la réflexion des plus grands penseurs, et cela est vrai pour les génies de notre siècle. Qu'on pense à Freud et à Lacan pour s'en convaincre! Tous deux proviennent de ce qu'on nommerait maintenant la psychiatrie. Comment cette branche de la médecine est-elle associée à la culture littéro-philosophique? De plus, quel intérêt y aurait-il pour un praticien des «maladies mentales» de s'assujettir à l'étude de tels textes? Il ne s'agit pas de comprendre uniquement la nature humaine que cette étude apporte mais aussi la rencontre avec l'autre. Le fruit de cette rencontre est une connaissance plus profonde de soi et de l'homme.

Cornellier termine son article en affirmant que «le désir littéraire et philosophique [...] existe en chaque homme et femme».

Les psychanalystes ont parlé de pulsion de connaître, mais à quoi se référaient-ils? Quel est ce désir qui mérite qu'on l'enseigne par l'étude de la littérature et de la philosophie? C'est le désir primordial de savoir qui nous sommes. C'est la puissance de cet énoncé: «Je suis ceci.» Une fois cela dit, les assises d'une personnalité sont indestructibles.

La quête de l'identité ne s'achève pas avec l'imitation d'un grand auteur ou la copie de grands actes mais plutôt par le travail archéologique que chacun doit faire en dévoilant une à une les couches de son âme. Et ceci ne se fait pas sur le divan d'un psychiatre! Cette passionnante recherche se fait par la fréquentation des oeuvres.

Fréquenter un auteur comme on fréquenterait un amoureux. Mieux connaître cette personne qui vous enflamme, se laisser emporter par cette puissante vague qu'est un amour naissant, se demander ce qui nous arrive, se rendre compte que notre comportement n'est plus le même, flotter sur le nuage de la réminiscence perpétuelle de l'autre. Une telle expérience se produit rarement dans les mariages forcés! Le professeur devient l'entremetteur qui présente à son élève la personne qui fera chavirer son coeur et renaître son âme.

Pourquoi lire?

Quittant l'objectif d'enseigner, ne pouvons-nous pas avant tout nous demander: pourquoi lisons-nous? Cette question m'apparaît plus fondamentale à celle qui demande ce que nous devons lire.

Nous lisons pour comprendre quelque chose de la nature humaine. Nous lisons pour vivre une expérience qui nous dévoilera quelque chose de nous, le lecteur. Pensons ici à Paul Valéry, qui tentait d'analyser le fonctionnement de son esprit pendant qu'il écrivait ses poèmes. Pensons aussi à la reconstruction mystique qu'Edgar Allen Poe a faite de la genèse de son célèbre poème The Raven dans sa «philosophie de la composition». Ces tentatives courageuses ont démontré que de la fiction émanait une structure qui dévoilait la vérité humaine.

Freud adorait Anatole France, et le contact de Romain Rolland l'obligea à réfléchir longuement sur les expériences de ce dernier au sujet du «sentiment océanique». Jacques Lacan a travaillé sur Poe, Sartre, Claudel, Gide, Genet, Sade et Marguerite Duras. Dieu sait qu'il a, au moyen du contact de ces auteurs, construit des théories géniales. Nous sommes loin de Kant et Heidegger!

Ce que Freud et Lacan ont fait en étudiant ces auteurs, c'est de se laisser interpeller par le monde de l'autre dans sa concordance avec soi-même, et ce, en tentant de comprendre les discordances. Ce que Valéry a fait, c'est de suivre son oeuvre de création en s'interrogeant sur les inhibitions qui l'entravaient et sur les pulsions qui le propulsaient en avant.

L'amour ne se limitait pas à la lecture des textes mais à la magie des oeuvres qui amenaient chacun qui s'y laisse aller vers une autre version de la réalité, vers une passion de vivre, car la création est la poussée vitale la plus puissante et la plus authentique pour l'homme; vient ensuite la compréhension, ce rebut de l'expérience humaine.

Cet élan passionnel, je sais que les profs l'ont ou peuvent l'avoir. Tant mieux si les étudiants sont ignorants: cela laisse le champ libre; tant mieux si leurs esprits vagabondent: ils sont plus ouverts à la culture philosopho-littéraire; tant mieux s'ils apparaissent blasés: cela témoigne de leur soif de savoir!

Il m'apparaît plus productif d'abandonner les textes canoniques que nos étudiants.

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