Libre-Opinion: Les super-zéros de la condition masculine

Depuis des années, médias aidant, Fathers-4-Justice est devenu l'une des seules voix masculines dans le combat que mènent les pères séparés pour se voir reconnaître un statut parental égalitaire.

En tant que directeur général du Réseau Hommes Québec et en tant qu'homme et père séparé, j'en ai marre. Pourquoi? Pour illustrer, voici une bribe de conversation récente...

«Ah oui? Tu diriges un groupe d'hommes?» Et moi de répondre par un hochement de tête positif. Puis il y a ce silence et la question inévitable finit par me siffler aux oreilles: «Quoi? Tu t'habilles en super-héros et tu grimpes sur les ponts?» Soupir. Si ce n'était que ça...

Une nouvelle stratégie de certains membres de Fathers-4-Justice vise à embourber le système judiciaire d'innombrables poursuites sur le dos des avocats et des féministes afin de faire valoir leur point de vue. Puis jeudi dernier, la goutte de trop: l'un d'entre eux, Andy Srougi, se fait déclarer plaideur quérulent par la Cour supérieure. Il ne pourra poursuivre personne sans avoir obtenu l'aval du syndic du Barreau ou d'un ordre professionnel, ou des juges en chef de la Cour du Québec ou de la Cour supérieure.

C'est que la véritable guérilla judiciaire que ce membre très en vue de Fathers-4-Justice a lancée a engendré plus de 230 inscriptions au dossier de la cour. Trente juges se sont succédé dans son dossier depuis 2003 et il s'est querellé avec presque tous. L'homme, en pleine salle d'audience, a même un jour grimpé sur une table, appelé la police et injurié un juge. Édifiant!

Nuisance

Évidemment, je tiens à dissocier mon organisme de cette triste farce. Mais n'interprétez pas mal mon geste. Je constate que le système de justice entretient toujours un préjugé négatif envers les pères. La cause pour laquelle Fathers-4-Justice se démène est noble, et plusieurs de ses arguments sont souvent fondés.

Mais qui n'a pas eu un jour à défendre une idée ou à mener un combat pour une cause noble, pour se rendre compte qu'un membre de son propre clan avait la fâcheuse habitude de «scorer» dans son propre filet et ainsi placer toute son équipe dans l'embarras?

Je ne peux parler au nom des quelque 80 organismes communautaires pour hommes au Québec, mais en tant qu'intervenant dans le milieu, chers collègues de Fathers-4-Justice, vous me nuisez. Vous «scorez» constamment dans notre but commun: faire avancer la cause des hommes dans la sphère privée comme les femmes doivent le faire encore et toujours dans la sphère publique.

Vous me nuisez chaque fois que vous vous en prenez publiquement aux féministes pour polariser le débat en deux clans isolés d'une guerre des sexes futile en 2007. Vous me nuisez chaque fois où vous excédez les instances judiciaires avec un comportement hostile, agressif et irrationnel. Vous me nuisez chaque fois où je frappe aux portes de bailleurs de fonds potentiels, car ils m'assimilent à votre oeuvre.

Oh, vous m'avez aidé les premières fois où vous avez escaladé les structures d'acier de Montréal. Vous avez permis au débat d'obtenir une place dans les médias. Mais dès qu'un micro s'est placé sous votre menton, ça s'est pathétiquement gâché. Maintenant, de grâce, laissez le micro à d'autres...

Le vrai cri des hommes en crise

Car il existe un autre discours. Plus nuancé. Un véritable cri du coeur d'hommes en crise qui revendiquent une écoute et, surtout, une action du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) pour que l'on puisse mieux les accueillir dans une détresse qu'ils ne savent encore qu'à peine communiquer. Le rapport Rondeau et ses demandes concrètes au gouvernement face à la détresse d'une proportion importante d'hommes québécois l'a mis en lumière.

Depuis, un homme, Michel Lavallée, a été nommé pour représenter la condition masculine au MSSS et faire appliquer les recommandations du rapport. Je l'ai rencontré à Québec. Il s'agit d'un homme seul face à une immense machine bureaucratique. Ce qu'il m'a dit: «Ça ne nous donne rien de lancer des campagnes de prévention quand la structure d'accueil demeure aussi ridiculement inadéquate.»

Effectivement, les fonds manquent. Les organismes pour hommes travaillent avec des budgets dérisoires (l'un d'eux se débrouillait avec 5000 $ par année, selon une récente intervention publique). Rares sont les organismes tel que le mien où l'on peut se permettre un directeur rémunéré.

C'est pourquoi j'ai longtemps hésité avant de jeter la pierre à Fathers-4-Justice. Je connais les conditions dans lesquelles ces gars doivent opérer pour faire passer leur message. Des gars qui ont le bras engagé dans la machine à broyer les hommes et qui, ne pouvant se permettre un porte-parole adéquat, sont beaucoup trop près de leur crise personnelle pour parler avec une saine distance de leur cause.

Et c'est une réalité qui guette l'ensemble des organismes sous-subventionnés qui ont à coeur la cause des hommes. C'est une réalité et notre société doit faire pression pour la changer. Mais n'en déplaise à l'ex-soldat Paul Bérubé, qui se présente comme le fondateur de Fathers-4-Justice au Québec et qui appuie publiquement le comportement de Srougi, ce n'est pas en déclarant la guerre à tout le monde que l'on va gagner du respect pour notre cause.

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