La croissance économique comme politique de natalité

Depuis 1970, la fécondité au Québec est inférieure au taux qui permet le renouvellement de la population. Au cours des 30 dernières années, le nombre d'enfants par femme selon les conditions de fécondité d'une année donnée s'est situé entre 1,4 et 1,7; le seuil requis pour avoir un renouvellement de la population est de 2,1.

Devant cette situation, des mesures favorables à la natalité sont proposées et adoptées, comme ce fut le cas pour l'amélioration des congés parentaux. Une étude de Finances Québec affirmait: «En ce qui a trait aux naissances, au moins une dizaine d'études économiques ont démontré que certaines politiques familiales, au Québec comme ailleurs, ont eu des impacts positifs sur la natalité. Comme les naissances sont, de loin, la principale composante positive de la variation de la population, elles méritent une attention particulière afin d'atténuer les chocs du vieillissement et de la décroissance de la population.»

Une augmentation de la natalité est-t-elle nécessairement associée à une augmentation de la population future? Si la réponse est négative, quel est le facteur vraiment important?

De la difficulté à garder sa population

Au cours du dernier siècle et demi, le Québec a eu de la difficulté à garder sa population. Deux références servent d'illustration. Dans son étude sur l'émigration des Québécois aux États-Unis, Yolande Lavoie conclut: «Les ravages de l'émigration sur la population autochtone du Québec ont été particulièrement importants au XIXe siècle, mais on ne peut négliger leur ampleur au début du XXe siècle. Au total, de 1840 à 1930, près d'un million de Québécois auraient quitté leur sol natal pour s'établir aux États-Unis. Le mouvement de rapatriement et l'immigration au Canada des descendants des émigrés nous auraient rendu plus de 100 000 des nôtres, mais les pertes démographiques restent considérables pour le Québec, amputé qu'il est non seulement de ceux qui sont partis, mais aussi de leur descendance, qui se chiffre actuellement à environ deux à trois millions.»

Dans une rétrospective de la démographie québécoise au XXe siècle, Louis Duchesne, de l'Institut de la statistique du Québec, estime un impact nul ou très légèrement négatif de la migration nette: «On peut évaluer l'impact global des migrations en faisant des simulations d'évolution de la population. Il s'agit en fait de faire des "projections" de population à partir de 1901 en utilisant la mortalité et la fécondité observées et de comparer les résultats obtenus en 1996 avec la population estimée cette année-là. Ainsi, en partant du 1,6 million de Québécois recensés en 1901, on obtient après 95 ans de projections de population sans migration un effectif de 7,4 millions d'individus, soit un nombre très proche de l'estimation de 7,3 millions pour 1996... En l'absence de migrations interprovinciales et internationales, l'effectif et la structure de la population du Québec auraient donc été à peu près les mêmes.»

Une hausse importante des naissances ne pourrait-elle pas s'accompagner d'une baisse future du solde migratoire?

Le facteur fondamental à considérer

Vu la grande ouverture des économies régionales comme celle du Québec, l'ajustement s'effectue en longue période par la mobilité des produits et des facteurs de production et très peu par les prix, à l'exception du facteur immobile par excellence, le sol. Les données ajustées par les différentiels du coût de la vie montrent qu'à l'intérieur des États-Unis et du Canada, l'intégration économique permet une forte égalisation des rémunérations réelles régionales.

Qu'en est-il du Québec par rapport à l'Ontario? Au cours des dernières décennies, cette province a connu une prospérité supérieure à celle du Québec. En 1951, la population du Québec représentait 88 % de celle de l'Ontario contre 61 % en 2004. Du côté de l'activité économique, les rapports Québec-Ontario étaient les suivants: 84,3 % pour le PIB par habitant, 87,9 % pour le revenu disponible par tête et 89,6 % pour la rémunération hebdomadaire moyenne. Le retard économique des Québécois par rapport à l'Ontario se situerait ainsi entre 10 et 16 %.

Ces données ne tiennent pas compte de la différence des coûts de la vie entre les deux provinces. Il y a absence de données provinciales à ce sujet. Toutefois, pour octobre 2004, Statistique Canada estime que le coût de la vie était de 15 % inférieur à Montréal par rapport à Toronto (et de 30 % pour le logement).

Il est par conséquent réaliste d'affirmer qu'il existe une égalisation de la rémunération moyenne entre les deux provinces. Cette égalisation a lieu grâce à l'ajustement du marché du travail, en particulier par le choix de résidence des immigrants.

Si la rémunération réelle à long terme est fixée par les conditions extérieures à la région, comme c'est le cas pour le Québec, l'emploi sera déterminé par la demande de travailleurs et donc par la dynamique globale de l'économie. Une pénurie de main-d'oeuvre sera comblée par une hausse du solde migratoire et un surplus de main-d'oeuvre par une baisse de ce solde migratoire.

La question posée plus haut reçoit sa réponse: une hausse importante des naissances va s'accompagner d'une baisse future du solde migratoire si l'économie demeure inchangée. Il est permis de conclure que la politique la plus favorable à une hausse de la population au Québec s'identifie à une politique de croissance économique qui permet de stimuler la demande de main-d'oeuvre.

Une illustration de cette proposition nous est fournie par l'évolution actuelle de l'économie canadienne. La population en Alberta est en forte expansion, alors que celle des provinces de l'Atlantique stagne. Cette tendance est très peu influencée par les taux de natalité de ces deux régions, mais par leur développement économique respectif.

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