Dernier tour de piste

Salut. Je ferme aujourd’hui les livres de mon petit théâtre poétique. Après Henri Bricole, la Veillée chez le Maréchal Ferron, Le poète fait du chapeau, Ils ne demandaient qu’à brûler, Rendez-vous, Le Petit Bistro du grand Jacques, Poesia del arte, L’Oiseau-lyre, Moscou juin 1963, Dépareillé, pour n’en nommer que quelques-uns (les deux derniers n’auront été présentés qu’en mise en lecture), je dois aujourd’hui mettre la clé sous la porte.

Gagner sa vie durant 20 ans en présentant des spectacles de poésie tient du pari le plus improbable; c’est pourtant ce que j’ai réussi. Sans subvention pour la moitié de cette période. Mais aujourd’hui, on m’en a refusé une de trop.

J’ai clairement démontré par le passé que j’étais tout à fait capable d’essuyer des refus. Je ne suis pas diva pour un demi-sou. Mais si, dans les temps les plus durs, abandonner m’a toujours semblé indigne, aujourd’hui il m’apparaîtrait quasiment indigne de continuer.

Résumons la goutte qui a fait déborder vase, digues et canaux: on me commande un spectacle de théâtre poétique sur Gaston Miron; le spectacle doit être présenté deux semaines à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier l’automne prochain; le CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) en subventionne l’écriture; il est présenté sous forme de spectacle littéraire le 14 décembre dernier à la Grande Bibliothèque et fait un malheur; je me suis entouré d’une équipe de rêve (une vraie: Robert Lalonde, Lorraine Côté, Christian Fontaine… entre autres perles rares) afin de mener à bien cet énième projet qui se situe dans le droit fil de ma pratique artistique depuis 20 ans; nous sommes en pleine année commémorative des dix ans de la mort de Gaston Miron; je trouve même du financement au privé (amen et alléluia).

Résultat des courses: le CALQ et le Conseil des arts du Canada refusent tout financement à notre production.

La liberté faite langage
Là vraiment, ça suffit. C’est terminé. Je suis très conscient que ce n’est pas une grande nouvelle et que ça ne fera pas grand bruit… Mon champ d’activité autant que mon artisanale façon de travailler (sans agent ni producteur) constituaient une assurance-vie contre toute forme de vedettariat!

La nouvelle ne fera pas grand bruit, disais-je, mais je ne filerai certainement pas à l’anglaise, comme un invité impoli. Ni par la porte arrière, tête basse. Je suis très fier de ce que j’ai accompli et suis extrêmement reconnaissant envers tous ceux et celles qui m’ont permis de l’accomplir. J’écris cette lettre en grande partie pour les remercier. Mais juste avant, quelques mots pour expliquer mon acharnement des 20 dernières années…

Si humanité est le nom que l’on donne à l’ensemble des êtres humains, c’est aussi le nom de la qualité qui les caractérise. Comme lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il fait preuve d’une profonde humanité… Pourquoi dit-on qu’il nous manque un projet de société? Nous en avons un. Il est partout le même, quoique infiniment polymorphe et divers; il a pour nom civilisation.

On demanda un jour à Albert Einstein ce qu’il pensait de la civilisation; sa réponse: ce serait une bonne idée! La civilisation est un travail à la Sisyphe, toujours à recommencer à chaque naissance, à chaque époque, dans chaque société, au gré des mutations technologiques, économiques ou climatiques. Et en quoi cela consiste-t-il? Il s’agit d’établir les conditions — économiques, politiques, sociales, hygiéniques, culturelles et autres — les plus favorables à l’épanouissement de notre humanité, de cette qualité rare et subtile dont je parlais plus tôt. Et ça, c’est tout un boulot.

Il suffit de regarder en soi, autour de soi ou par le hublot des médias pour constater à quel point il est difficile d’être un être humain. Tous nos efforts, quels que soient notre champ d’activité et de compétence ou notre statut social, devraient être orientés en ce sens.

La poésie dans tout ça? Devant l’ampleur de cette tâche, nul doute que rien de ce qui peut nous être utile ne doit être négligé. Même pas la poésie! (Je pense «surtout pas», mais disons «même pas».)
Non, la poésie n’a rien d’une panacée. Mais elle est liberté faite langage. Deux des constituants de notre humanité. La poésie danse au confluent de ces deux réalités qui définissent l’humain. Elle ne peut nous être que profondément bénéfique.

Ils m’apparaissent navrants, injustes et même risqués! ce clivage, cette frontière étanche entre le grand public et la grande poésie. J’ai tenté d’y remédier du mieux que j’ai pu, de tendre un pont nommé théâtre, avec les maigres moyens mis à ma disposition. Vingt ans plus tard, j’ai toujours le feu sacré, assez de projets pour une ou deux réincarnations. À 48 ans, mes 15 meilleures années en tant qu’artiste sont devant moi. «Alors Dépareillé? Moscou juin 1963? Et tes projets sur Saint-Denys Garneau, Roland Giguère, Rainer Maria Rilke, Paul-Marie Lapointe?» On me refuse les budgets de production. Je n’y peux rien. D’invisibles huissiers sont venus. L’échoppe affiche fermé.

Félicitations...
Dire qu’il y a peu de temps, lors d’un colloque franco-québécois sur la démocratisation de la culture, à l’ouverture duquel j’avais fait une petite présentation, politiques, fonctionnaires, culturels et autres associatifs chantaient d’une seule voix mes louanges, affirmant que la démocratisation de la culture, c’était justement ce que je faisais à mes frais, risques et périls et à titre privé. Bien vu. Mais cela a des limites. Elles sont d’ailleurs atteintes et dépassées depuis longtemps.

Merci aux journalistes et aux critiques qui, par leur curiosité, leur ouverture et leur honnêteté, permettent à des artistes dignes de ce nom mais sans renom, ni pouvoir financier ni réseau, de passer la rampe et d’atteindre le public. Vos articles et commentaires, c’étaient les milliers de dollars de placement média que je n’ai jamais pu me payer, en plus d’être une reconnaissance qui faisait du bien et donnait du courage. Pendant que nombre de vos collègues ne sont que des retoucheurs de communiqués de presse, courroies de transmission pour les grosses boîtes de communication ou les diktats de la saveur du mois, vous (et vos éditeurs), vous permettez à la diversité culturelle et artistique d’être autre chose qu’un songe creux, qu’un mantra à la mode.

À quelques dizaines de professeurs ainsi qu’à leurs milliers d’étudiants, merci. Merci à vous, profs pour qui la poésie est autre chose qu’une épine au pied. Merci à vous qui avez souhaité et permis ces centaines de rencontres entre la poésie et vos étudiants au collégial comme au secondaire, dans des classes, des agoras, des bibliothèques, des auditoriums et dans tous ces théâtres où vous les avez traînés de force pour leur plus grand plaisir… à leur grand étonnement!

Merci à vous, ados calottés de toute espèce dont on dit tant de mal… Moi j’ai pu constater que Villon, Godin, Hikmet, Michaux, Rilke vous allaient droit au coeur. Vous n’êtes pas des Tartuffe de la culture : les pédants babillages vous laissent de glace. Mais quand le poème est vrai, vous ne vous y trompez pas. Je quitte aujourd’hui le théâtre, mais pour vous et la poésie, je répondrai toujours présent.

À l’Institut canadien de Québec, à Jean-Pierre Ronfard, Pierre Rousseau, Michel Garneau, le Théâtre Denise-Pelletier, le NTE, le Théâtre Niveau Parking, le Petit Théâtre de Sherbrooke, Le Fait, la Bordée, le Théâtre La Chapelle (moi, je me la ferme, mais vous, si c’est possible, ne fermez pas!), aux Maisons de la culture d’il y a 15 ans, au Musée de la civilisation, à la Maison Hamel-Bruneau, au ROSEQ, (j’arrête, je crains fort d’être coupé à la publication!) merci.

Aux directeurs artistiques et programmateurs qui ont envie d’ouvrir des chemins de traverse entre l’art et le grand public, vous avez été des alliés indispensables dans ce projet artistique et social dont je crois encore qu’il était fort valable. Je vous en suis très reconnaissant.

Aux amis, aux proches et aux copains montréalais, parisiens, gaspésiens, néo-écossais qui m’ont bien plus qu’hébergé mais accueilli, rendant possibles des centaines de spectacles qui n’auraient pu l’être autrement… Le gars de Québec vous dit merci.

Aux collaborateurs, artistes, artisans, communicateurs, techniciens dont l’engagement et l’honnêteté ont permis à des projets jugés utopiques de se réaliser, merci. À Jean, Jeff, Diane, à tous mes amis du Théâtre Barbare… je n’ai pas assez de talent pour faire dire à un texte tout le bien que je pense de vous. Mais je vous invite tous aux quilles — aux grosses!

À tous les poètes qui ont pris et prennent le temps de s’adonner à ce travail sublime, exigeant et d’une telle discrétion, vous qui avez pris vos aises dans mon répertoire et mon âme comme j’ai pris mes aises dans vos mots, merci. Votre oeuvre est précieuse, c’est un des trésors de l’humanité.

J’espère que ces médias qui m’ont soutenu auront la générosité de publier ma longue lettre, malgré mon relatif anonymat. Elle témoigne peut-être d’autre chose que de ma seule expérience. Le temps était venu pour moi de travailler à plein régime une dernière quinzaine d’années, celles de la maturité. Mais si aucune institution, conseil, mécène ne me fournissent les ressources minimales pour mener à bien cette aventure du théâtre poétique, je n’ai d’autre choix que de partir.

Je le fais sans honte et, curieusement, presque sans regret, tellement j’ai l’intime certitude que je n’aurais pu travailler ni plus ni plus honnêtement. Une dernière fois, merci: ç’a été un intense plaisir et un rare privilège de pratiquer cet étonnant métier avec et pour vous. Salut.

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