Libre opinion: Ce qu'il reste des mots français

Vaut-il mieux parler français avec des mots anglais ou parler anglais avec des mots français? Dans un cas, on frôle à peine la caricature de nos cousins français et, dans l'autre, on reprend l'expression utilisée par Jean-Marc Léger dans Le Devoir du 15 février («Les médias, reflet de la déchéance de la langue»), qui soutient que les Canadiens français (ou les Québécois, comme dirait Stephen Harper) «n'ont même plus le sens du génie de leur langue». En fait, écrit-il, «nous parlons anglais avec des mots, apparemment, français».

Les Canadiens français devraient-ils donc être les seuls à promouvoir et à défendre la langue française que les Français eux-mêmes sont en train d'abandonner au profit d'un espèce d'espéranto fait d'argot et de mots anglais?

Je sais que leurs phrases sont généralement mieux construites que les nôtres, mais au sujet de la féminisation des fonctions politiques, que réprouve si ardemment M. Léger, ils ne sont pas en reste. Personne ne peut ignorer que les médias français se demandent abondamment si Ségolène Royal deviendra ou ne deviendra pas leur prochaine présidente de la République. On n'a qu'à voir aussi les nombreuses banderoles proclamant déjà Ségolène présidente. Donc, le fait que Michaëlle Jean soit appelée officiellement notre gouverneure générale ne fera pas sourciller un grand nombre de nos cousins. Il me semble qu'on ne puisse pas beaucoup rassurer M. Léger à ce sujet.

Check, clash, crash

Mais le drame est ailleurs. Comme chacun peut le faire, je consulte fréquemment les quotidiens et hebdomadaires français, sur le web. Je souscris même un abonnement au Monde, ce qui me permet de recevoir quotidiennement sa newsletter et fréquemment une checklist des principaux titres du jour que je peux aussi retrouver sur le desk. On me fournit une adresse e-mail au cas où je souhaiterais leur écrire.

Au gré des événements, les autres grands quotidiens français nous parlent des tour operators, des sociétés de transport aérien low cost. Ils vous proposent d'utiliser, entre autres, ebbokers.fr ou lastminute.com si vous souhaitez obtenir des prix discount ou partir en charter. Ils vous recommandent de bien vous assurer que vous checkez vos bagages vous-même.

Si vous êtes étudiant et peu fortuné, il est possible de trouver un ou des sponsors pour vous aider à planifier et à payer votre voyage. Et, bien sûr, on espère en silence que votre avion ne va pas crasher.

Plus loin, on discute de l'apparence de conflit d'intérêts chez les managers qui songent à encaisser leurs stock options. Dans une autre colonne, on peut lire que les chances de trouver un job sont plus grandes pour les étudiants qui possèdent un master. D'ailleurs, on appelle la cohorte de ceux qui ont obtenu ce diplôme de maîtrise les mastères.

Ces derniers jours, on a pu lire dans Le Figaro qu'il y aurait eu un clash dans le camp socialiste à la suite de la démission d'un responsable de secteur.

Je m'arrête ici. D'ailleurs, ceux qui lisent un tant soit peu les journaux français et qui écoutent leurs émissions de télévision peuvent ajouter de très nombreux autres exemples à ce chapitre.

Par où commencer?

Au sujet de la qualité du discours, je me demande dans quelle catégorie M. Léger classe l'insistance de très nombreux Français à ne pas faire la liaison entre les nombres qui exigent un s au pluriel et leur monnaie, l'euro. Pour bien s'assurer qu'ils ne font pas d'erreur, ils donnent l'impression de mettre un h à euro.

Ainsi, même Ségolène Royal, pour parler encore d'elle même si elle est très loin d'être la seule, a utilisé cette méthode dans son grand discours, excellent par ailleurs, lors de son coming-out du dimanche 11 février. Sur un ton assuré, elle a promis aux Français de hausser le SMIC à mille cinq cents euros par mois. On a distinctement entendu: «mille cinq cent heuros».

On entend souvent également les Français mettre un h aspiré à «homme». Ainsi, pour dire qu'un contingent compte mille deux cents personnes, on entend distinctement mille deux cent hommes (sans liaison, d'ailleurs, entre «cent» et «homme»). Je sais qu'il est terrible de mettre un s à «mille», surtout si on accompagne un touriste européen aux Mille Îles et qu'on prononce les «millesîles». Mais comment expliquer que nos cousins aient tant de mal à appliquer la règle de l'accord des nombres?

Alors, par quoi et où devraient commencer ceux qui voudraient contribuer à sauver le français?

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