L'hameçon tendu aux leaders étudiants

Pour des raisons électoralistes évidentes, les politiciens au pouvoir sont très sensibles à la réception que réserve l'«opinion publique» à leurs décisions. Cela ne signifie pas que les gouvernements ne brossent jamais l'opinion publique à rebrousse-poil: rares sont les gouvernements qui dirigent strictement en fonction des sondages. Cela signifie plutôt qu'une des tâches les plus importantes des conseillers est de déterminer comment sera perçue une décision politique.

Ce travail se décèle entre autres dans ce que les spécialistes des médias nomment le spin, c'est-à-dire la manière dont on souhaite qu'une annonce soit interprétée. On pourrait instinctivement penser que les gouvernements tentent toujours d'insuffler un spin positif à leurs annonces. Dans les faits, dans l'arsenal d'outils que possède un parti politique au pouvoir pour se faire réélire, on compte à l'occasion sur ce qu'on pourrait nommer le spin négatif d'une annonce ou d'une décision.

On peut en effet penser que certaines annonces sont faites de manière à créer une réaction négative. On se souviendra par exemple qu'avant de faire passer le coût quotidien d'une place en garderie de 5 $ à 7 $, le gouvernement Charest avait fait circuler l'hypothèse d'un coût de 20 $ par jour. Cette hypothèse avait suscité un tollé prévisible, avec la conséquence que l'augmentation de 5 $ à 7 $ fut par la suite accueillie avec un certain soulagement.

Il ne s'agit pas ici d'accuser indûment les politiciens d'agir uniquement en fonction d'un machiavélisme cynique. Il faut plutôt retenir de ces affirmations deux choses. D'une part, chaque fois qu'un gouvernement prend une décision, il a préalablement tenté de prévoir la réaction que celle-ci provoquera dans l'opinion publique afin de se préparer à y réagir. D'autre part, c'est parfois la réaction de l'opinion publique elle-même, bonne ou mauvaise, qui peut être recherchée par une annonce ou une décision.

L'exemple des droits de scolarité

C'est à l'évidence ce qui est en train de se produire avec la décision du gouvernement Charest d'augmenter les droits de scolarité universitaire de 50 $ par semestre pendant les cinq prochaines années.

Il ne s'agit pas ici de déterminer si cette décision est nécessaire ou si elle est juste. La question est plutôt la suivante: en annonçant à la veille d'élections le dégel des frais de scolarité, le gouvernement Charest a forcément réfléchi à la manière dont cette décision sera perçue. Et, après avoir vécu la grève étudiante en 2005, l'équipe libérale sait très bien que l'annonce d'un dégel des frais de scolarité provoquera un tollé parmi les franges plus radicales du mouvement étudiant.

N'oublions pas que l'annonce du dégel des frais de scolarité aurait pu être faite après les élections. En effet, les universités ne peuvent pas imprimer les factures avant de connaître les noms des inscrits, soit pas avant le mois de septembre prochain, bien après la campagne électorale, qui devrait être conclue d'ici deux mois. Il faut donc supposer que la date de cette annonce n'est pas fortuite et qu'en ce sens, au-delà du fait que les libéraux jugent peut-être sincèrement que cette mesure est nécessaire, c'est la réaction de l'opinion publique qui est le premier but recherché par cette annonce.

Si on avait à tout prix voulu éviter que la réaction étudiante n'interfère pas avec la campagne électorale, on aurait procédé à l'annonce du dégel pendant la pause estivale.

Provocation à la Harris

Le gouvernement Charest a donc voulu provoquer les franges plus radicales du mouvement étudiant et semble avoir parfaitement réussi. Les journaux nous annoncent en effet que les leaders de ces mouvements promettent de suivre le premier ministre dans ses moindres déplacements pendant la campagne électorale.

Mais quel peut bien être l'intérêt pour l'équipe Charest de prendre une décision qui garantit que de jeunes et tonitruants manifestants chahuteront le premier ministre pendant toute la campagne électorale? Pourquoi miser sur une stratégie qui assure qu'on verra des manifestants invectiver Jean Charest à chaque journal télévisé?

La réponse est simple: l'équipe libérale adopte ainsi la même stratégie qui a fait des merveilles pour les conservateurs de Mike Harris en Ontario dans les années 90. La stratégie électorale de l'équipe Harris était simple: il ne s'agissait pas uniquement de promettre de sabrer les acquis sociaux car on jugeait plutôt maigres les avantages électoraux à escompter de telles promesses. Il s'agissait surtout d'adopter, devant les syndicats et les groupes sociaux, une approche manifestement axée sur l'affrontement.

Concrètement, à chacune de ses campagnes électorales, Mike Harris choisissait sciemment de traverser le cordon des manifestants en se faisant chahuter plutôt que de passer, comme le font souvent les politiciens, par une porte de service. Harris pouvait ainsi donner l'image d'un politicien qui se tenait debout devant les prétendus privilégiés de l'État-providence.

Dans le cas de l'équipe libérale québécoise, il s'agit surtout de faire oublier les incalculables reculs dont son premier mandat a été ponctué. Si la sympathie de l'opinion publique a été du côté des étudiants en 2005, la décision ayant eu pour effet de couper l'aide financière aux moins nantis, on peut faire le pari que le contribuable aura cette fois-ci beaucoup plus de difficulté à accepter l'idée, caricaturale mais non moins prégnante, que des étudiants branchés sur leurs iPod, ordinateurs portables sur les genoux et téléphones cellulaires à l'oreille, sont incapables d'assumer une augmentation de 50 $ par semestre. En déchirant leur chemise sur la place publique pendant la prochaine campagne électorale, les leaders étudiants vont faire le jeu de l'équipe libérale, qui pourra paraître comme étant un bon gestionnaire des deniers publics.

Qui plus est, en se faisant chahuter soir après soir à la télévision par des gens qui n'apparaîtront jamais autrement aux yeux de l'opinion publique que comme de petits exaltés, l'équipe Charest va se faire accorder par les leaders étudiants ce qu'on pourrait nommer la prime à la victime. En effet, l'électorat québécois a cette particularité qu'il aime récompenser ceux qui apparaissent comme des victimes. On pourrait nommer plusieurs exemples de ce phénomène, le dernier en date à en avoir profité étant André Boisclair lorsque les révélations sur ses frasques de «jeunesse» l'ont curieusement fait paraître auprès de l'opinion publique comme la victime d'une inquisition journalistique plutôt que comme un individu qui, ayant après tout pris de la cocaïne comme ministre, a peut-être quelques défis en matière de jugeote.

En somme, en annonçant maintenant le dégel des frais de scolarité, l'équipe libérale tend clairement un hameçon dans le but de séduire une large part de l'électorat qui sera rebutée, à tort ou à raison, par les demandes «déraisonnables» et l'extrémisme de certains étudiants radicaux. Reste à voir si le poisson va mordre.

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