Libre opinion: Les larmes de Landry, les ennuis de Boisclair

Ce n'est jamais avec plaisir que l'on dit non à un vieil ami, surtout quand il s'agit d'un aîné qui commande le respect. Bernard Landry a marqué l'histoire politique du Québec contemporain. S'il a eu peu de temps pour faire sa marque comme premier ministre, il a marqué, comme ministre, le développement industriel de notre pays. Le Québec lui doit beaucoup.

Pourtant, Bernard Landry ne peut plus occuper la fonction de chef du Parti québécois, d'abord parce qu'il s'en est lui-même disqualifié. Au lendemain des élections d'avril 2003, il a, sous le coup de l'impulsion, évoqué la probabilité de son départ, pour réévaluer cette décision quelques mois plus tard.

Parce que cette intention initiale avait été exprimée par un homme épuisé par une longue campagne et sous le coup d'une amère défaite et parce que M. Landry était et demeure un homme aimé et respecté, la plupart des membres du parti ont excusé ce faux pas, qui a cependant eu de lourdes conséquences. Deux candidats s'étaient mis sur les rangs et avaient choisi coûte que coûte de faire campagne, même si aucune course n'était officiellement ouverte.

Cela a eu des effets extrêmement pernicieux dans le parti, obligeant pendant deux ans les membres à travailler dans un contexte de guerre larvée où tous les événements politiques, petits et grands, étaient corrompus par les coups sournois et les discussions de corridor. Tout le monde aurait pu s'en passer, et il y a encore des plaies mal cicatrisées.

Conséquences à assumer

Personne n'a oublié les circonstances entourant la démission de Bernard Landry. Rien ne l'y obligeait et, pour ma part, je souhaitais qu'il demeure en fonction. Pourtant, de nouveau sous le coup de l'impulsion, il nous a assuré agir dans le meilleur intérêt du parti et même du pays, dans ce qui était, disait-il, un geste mûrement réfléchi. Ce faisant, il nous a précipités dans une course à la chefferie, bien réelle celle-là, dont le parti vit encore les déchirements.

Quand il fait la leçon à M. Boisclair, M. Landry oublie que son impulsivité mal contrôlée a compté pour beaucoup dans la suite des événements et qu'il porte à cet égard une lourde responsabilité. C'est justement parce que nous avions pardonné la première erreur que nous ne pouvons pas pardonner la seconde. Un simple citoyen peut, à l'occasion, asseoir sa conduite sur un mouvement d'humeur; un chef de gouvernement ne le peut pas. Bernard Landry ne peut plus être notre chef. Il est dommage qu'un homme de cette envergure n'ait pas la sagesse d'en prendre acte.

S'adapter à la fonction

Si M. Boisclair ne mérite pas tout le mal que beaucoup disent de lui, il a cependant largement contribué à ses difficultés. Le coup de semonce qu'il reçoit cette semaine est sans doute déplaisant, mais il pourrait être salutaire, tant pour le parti que pour lui-même, s'il en tire les conclusions et ajuste sa conduite en conséquence.

Je m'étonne qu'un homme qui, toute sa vie adulte, a eu une place éminente dans le parti en comprenne si mal les membres. Le PQ est une organisation démocratique. Les membres qui organisent les événements, qui renouvellent le membership et qui contribuent de leur travail et de leurs deniers au financement sont des bénévoles. Ils aiment discuter des objectifs politiques comme ils aiment discuter des stratégies. Bien sûr, ils savent que la direction ne peut pas toujours demander l'avis de chacun, mais ils aiment à croire qu'ils sont entendus.

Un chef du Parti québécois doit montrer aux membres qu'il les écoute et les entend; c'est une exigence de la fonction. De l'approche chaleureuse de René Lévesque, la simplicité sympathique de Pierre Marc Johnson, la dignité patricienne de Jacques Parizeau, la paternelle sévérité de Lucien Bouchard, jusqu'à la souriante bonhomie de Bernard Landry, les membres du parti ont toujours dégagé le sentiment qu'ils étaient écoutés et compris, même quand il leur arrivait (souvent) de hurler leur désaccord. André Boisclair doit aménager son style personnel en réservant un espace d'empathie qui permette d'établir un tel contact; c'est aussi urgent qu'indispensable.

Le membre du PQ a aussi, en partage avec l'électeur québécois toutes tendances confondues, une attitude envers la politique. Il accepte, même si c'est souvent en rechignant, qu'on veuille le mener quelque part, mais il veut savoir où on le mène. Un chef du PQ doit à la fois respecter le sentiment des citoyens en leur donnant ce qu'ils désirent (ce qui est indispensable en démocratie) et savoir les convier à transformer les choses dans un sens qui peut avoir des aspects déplaisants parce que le bien commun l'exige. Réaliser cet équilibre délicat entre un respect du désir populaire et un leadership éclairé: voilà ce qu'on requiert d'un chef du Parti québécois.

Jusqu'à maintenant, un des maîtres mots d'André Boisclair a été qu'il ne ferait pas de «stratégie ouverte». Bien sûr, la politique partisane a ses règles et ses exigences; on ne dit pas toujours tout et on le dit en temps et lieu. Un chef de parti a certains attributs d'un général: il ne révèle pas ses plans à l'adversaire; c'est normal. Mais le chef militaire ne doit pas oublier qu'il est aussi un chef politique. Le chef doit savoir dire au citoyen où on veut le mener et expliquer pourquoi: c'est la politique dans le sens le plus noble du mot.

Jusqu'à maintenant, André Boisclair s'est comporté en excellent chef militaire, qui doit savoir se taire, mais il a négligé sa fonction politique, qui consiste à proposer et à expliquer. Ici encore, il doit rétablir un équilibre, et le plus tôt sera le mieux.

J'ai soutenu André Boisclair dans la course qui l'a mené à la direction de notre parti pour les mêmes raisons qui font que je le soutiens aujourd'hui. C'est un homme déterminé, intelligent, bien équilibré sur l'échelle gauche-droite, irréprochablement souverainiste et excellent communicateur... quand il veut bien communiquer. Il a jusqu'à maintenant semblé croire que la fonction s'adapterait à lui. C'est illusoire. Il doit désormais, au plus tôt, s'adapter à la fonction.

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