Fermeture d'Olymel - Un vieux discours revampé par les possibilités de délocalisation

À l'occasion d'un discours à la faculté de droit de l'Université de Montréal et de son rôle à titre de négociateur patronal dans les pourparlers entre Olymel et ses travailleurs, Lucien Bouchard a mis en évidence le phénomène des demandes patronales de concessions. C'est ainsi qu'à l'instar des syndicats, les employeurs proposent des changements aux conventions collectives à leur échéance ou avant leur terme pour différents motifs.

Ce phénomène n'est pas aussi nouveau que le laisse entendre M. Bouchard: les premiers exemples documentés de négociations concessives ou de négociations de la décroissance remontent à la crise économique du début des années 80, surtout aux États-Unis mais également au Canada.

Durant toutes les périodes de difficultés économiques, les employeurs ont évoqué comme argument suprême en négociation l'impératif de la survie, qui passe invariablement par la réduction des coûts unitaires de production pour demeurer concurrentiels sur les marchés mondiaux. Les concessions demandées visaient souvent la réduction de la masse salariale et une flexibilité accrue dans les mouvements de personnel et l'organisation du travail. Un grand nombre de conventions collectives ont été modifiées en conséquence, n'assurant parfois la survie de l'entreprise que jusqu'à une prochaine crise.

Les récessions, les crises sectorielles épisodiques ou les difficultés financières particulières d'une entreprise particulière ont généralement contribué à rapprocher les employeurs, les syndicats et les travailleurs, et plusieurs pensent qu'elles y sont pour beaucoup dans la réduction spectaculaire des conflits depuis les années 70 au Québec, où désormais, bon an, mal an, environ 95 % des négociations collectives se règlent sans arrêt de travail.

Ce qui est nouveau

S'il est évident que les demandes patronales ne sont pas un phénomène nouveau, il reste difficile de déterminer si le phénomène est allé en s'accentuant. Sans prétendre vider cette question, nous nous proposons d'alimenter la discussion amorcée par l'ancien premier ministre Bouchard sur la base d'une enquête que nous avons menée au cours de la dernière année auprès de 166 élus syndicaux travaillant dans autant d'établissements manufacturiers, que nous avons interrogés sur différents thèmes.

Notre premier constat confirme que le phénomène des demandes patronales de concession est relativement courant: on l'observe dans près de la moitié des établissements. Notre enquête met cependant en lumière l'impact d'un développement crucial dans le secteur manufacturier: les possibilités accrues de délocalisation de la production.

En effet, dans plus de la moitié des usines, la direction a évoqué, au cours des deux dernières années, la possibilité de transférer certaines activités et certains emplois dans d'autres établissements de l'entreprise. Au-delà des simples menaces, environ le quart des établissements a connu des transferts d'emplois liés aux activités d'usinage, d'assemblage, de fabrication et d'administration. En moyenne, une cinquantaine d'emplois a été transférée, ce qui est appréciable dans des usines en comptant environ 425 emplois en moyenne.

Selon les responsables syndicaux des usines, les transferts réels et les menaces de transfert (car, parfois, la délocalisation ne se concrétise pas) se sont traduits concrètement par des pertes d'emplois et par des concessions syndicales, notamment dans l'organisation du travail.

Pas toujours si loin

Quand il est question de délocalisation, il est généralement sous-entendu que les emplois sont transférés vers des pays à bas salaires, notamment la Chine, à laquelle faisait référence M. Bouchard. Notre enquête révèle de façon assez étonnante que dans plus de 40 % des cas, les emplois ont été transférés dans un autre établissement au Québec. En fait, dans plus de 75 % des cas, les emplois sont transférés au Canada ou aux États-Unis, qu'on ne peut considérer comme des pays à bas salaires.

L'intérêt à délocaliser ici n'est pas le faible coût de la main-d'oeuvre chinoise, on le voit bien, mais le maintien par les entreprises d'une concurrence acharnée pour les emplois et les investissements entre leurs différents établissements, qu'ils soient établis au Québec ou ailleurs dans le monde. Ces résultats montrent que la possibilité de délocalisation est désormais bien intégrée au sein de la panoplie des stratégies patronales pour contraindre efficacement les travailleurs à faire des concessions dans le cadre des négociations collectives.

Et l'avenir?

Bien que les demandes patronales ne constituent pas un phénomène nouveau et que la Chine n'y soit pas toujours pour quelque chose, peut-on corroborer le pronostic de M. Bouchard quant à leur accroissement à l'avenir? Ce que la théorie nous dit à cet effet, c'est que plus l'employeur 1- vise des concessions financières, 2- est convaincu que le syndicat ne sera pas réceptif à son argumentaire et refusera d'adopter une approche coopérative ou 3- croit que son rapport de force est supérieur, plus il est probable, en bout de course, qu'il adoptera une stratégie de contrainte dont l'efficacité sera renforcée par la possibilité d'une délocalisation.

Il va sans dire, en corollaire, que l'efficacité d'une telle stratégie est beaucoup moins grande quand le rapport de force favorise les travailleurs et qu'elle peut même avoir des effets contre-productifs lorsque les représentants syndicaux opposent un argumentaire créant des solutions alternatives ou adoptent une approche coopérative.

Il est évident que les pressions économiques, peu importe leur provenance, continueront de rendre alléchante aux yeux des employeurs une stratégie exigeant des concessions économiques de la part des employés syndiqués comme c'est le cas chez Olymel à Vallée-Jonction. En 2007, est-ce la seule façon de rendre une entreprise performante que d'en appeler à la menace et à la peur? Peut-on plutôt envisager d'en appeler au meilleur de l'être humain: son intelligence, son sens de l'innovation, son besoin de dépassement?

Plus largement, veut-on une économie axée sur l'innovation et le dialogue social ou une économie de la décroissance et de la coercition?

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