Libre-Opinion: Féminisme : accepter de se remettre en question

Dans Le Devoir de samedi dernier figuraient deux articles touchant le féminisme. Ils faisaient état de femmes qui critiquaient des hommes tentant de faire valoir leurs droits (page A 4: «La nouvelle stratégie de Fathers 4 Justice»; page B 5: «Myriam Bédard: victime de la guerre des sexes»). Dans le premier article, on relatait les propos de Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, qui dénonce entre autres «le discours masculiniste qui nie le fait que la violence conjugale touche principalement les femmes». Dans le deuxième article, une lettre d'Aoua Bocar Ly, on faisait le procès du père de l'enfant de Myriam Bédard qui, selon l'auteure, a eu tort d'avoir recours à la justice pour faire respecter ses droits de visite.

Or, si le discours féministe veut rester crédible, il doit aussi être équilibré et intellectuellement honnête. Les propos de Mme Carbonneau et de Mme Bocar se font au détriment de leur cause et, sans le vouloir, elles se rendent vulnérables aux critiques qu'elles dénoncent.

En ce qui concerne la violence conjugale, il suffit de se référer aux rapports de l'Institut de la statistique du Québec (par exemple: La violence conjugale envers les hommes et les femmes au Québec et au Canada, 1999, ISQ, 2003; Prévalence et conséquences de la violence conjugale envers les hommes et les femmes, ISQ, 2005) pour comprendre que la réalité de la violence conjugale est bien plus complexe que Mme Carbonneau semble vouloir le croire. La plupart des statistiques sur ce problème proviennent de sources policières (par exemple: Family Violence in Canada: a Statistical Profile 2003, Canadian Centre for Justice Statistics, Statcan, 2003).

Vers qui se tourner?

Il est vrai que la majorité des cas déclarés de violence ont pour victimes des femmes, car elles sont plus prêtes à se plaindre — avec raison — et mieux accueillies lorsqu'elles le font. Mais vers qui un homme violenté peut-il se tourner? La notion même d'homme violenté est, dans la société actuelle, pathétique et un peu ridicule; les victimes masculines tendent donc à se cacher et ne revendiquent rien, ce qui permet aux féministes de nier leur existence. Cependant, dès qu'une enquête est menée auprès de la population générale, on découvre, comme l'affirme d'ailleurs Daniel Laforest, président de Fathers 4 Justice, qu'il y a presque autant de victimes hommes que de victimes femmes.

Ces résultats, maintes fois répétés dès lors qu'on effectue une recherche équilibrée sur le sujet, vont à l'encontre de l'idéologie féministe, qui préfère donc les nier. Un féminisme plus ouvert et honnête reconnaîtrait sans problème ces faits: en quoi l'existence de victimes masculines (victimes qui ne se reconnaissent souvent pas elles-mêmes tant l'idée de la femme victime est dominante) diminue-t-elle l'horreur de la violence contre les femmes? Ce n'est pas en niant que la violence va souvent dans les deux sens que le discours féministe gagne en crédibilité.



Les droits du père

En ce qui concerne le cas de Myriam Bédard, les faits exacts ne sont pas connus. Cependant, Mme Bocar remet en cause le principe même voulant qu'un père puisse avoir recours à la justice pour faire respecter ses droits de visite. En somme, elle nous dit qu'un père n'a pas de droits: en effet, que valent des droits qu'on ne peut pas faire respecter? Je déplore évidemment l'ampleur médiatique prise par le cas précis de Mme Bédard, mais sur le principe, il devrait aller de soi, même pour des féministes, qu'un parent (homme ou femme) puisse avoir recours à la justice pour faire respecter ses droits.

Il nous est permis de penser, en lisant Mme Bocar, que seules les femmes auraient le droit de faire des recours juridiques: aurait-elle eu la même compassion envers un homme qui aurait «oublié» de payer sa pension alimentaire?

Même si je risque d'être accusé de masculinisme, de fermeture d'esprit ou de choses bien pires en écrivant cette lettre, je pense qu'il est temps pour le féminisme militant de se remettre un peu en cause. Bien sûr, il existe des sujets, notamment l'équité salariale, où les femmes ont encore à se battre. Mais dans un monde où plus de 60 % des étudiants au bac et plus de 50 % des étudiants au doctorat sont maintenant des femmes, où la plupart des femmes travaillent, où de plus en plus d'entre elles gagnent autant, sinon plus, que leur conjoint et où les emplois traditionnellement masculins se délocalisent à tour de bras, les hommes ne font-ils pas aussi face à certains problèmes?

Les femmes, comme les hommes, sont capables d'être bonnes ou violentes, justes ou injustes: les hommes comme les femmes peuvent être victimes ou bourreaux, peuvent bénéficier, mais aussi souffrir, des idéologies dominantes. La société patriarcale a vécu; l'idée selon laquelle les femmes sont toujours victimes aussi. Il serait donc temps de cibler et de combattre les injustices là où elles existent, quel que soit le sexe des «victimes» ou des «bourreaux». Une fois que les féministes militantes le feront, alors leurs critiques envers certaines pratiques intimidantes (comme celles prétendument utilisées par Fathers 4 Justice) auront plus de poids.

Richard Shearmur, professeur chercheur à l'INRS-Urbanisation, Culture et Société

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