Une fiction éclairante - Noël sous la loupe du BAPE

Étant donné la frénésie de consommation s'emparant de la population à Noël et ses incidences sur l'environnement, le gouvernement avait donné le mandat au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, le BAPE, d'examiner la fête de Noël et de lui faire rapport. Débordé, le père Noël n'avait pas pu participé aux audiences, mais de nombreux ministères et groupes d'intérêts avaient débattu de l'opportunité d'une telle célébration.

Comme à son habitude, le BAPE avait examiné les impacts économiques, sociaux et environnementaux du projet à l'étude.

Bon pour l'économie...

Du côté économique, les arguments favorables ne manquaient pas. On faisait valoir l'augmentation de l'activité provoquée par les célébrations entourant Noël, la création d'emplois, particulièrement dans les commerces de détail, les impacts positifs pour des secteurs agricoles comme les producteurs de dindes, de porcs, de canneberges et de divers produits du terroir, ainsi que la production et même l'exportation de sapins favorisant la sylviculture et l'occupation du territoire en région.

Le ministre des Finances ne manqua pas de démontrer l'impact positif sur ses revenus, tant par la hausse des ventes et des profits de sociétés d'État, comme la SAQ ou Hydro-Québec, que par les taxes supplémentaires sur l'essence récoltées à cause des nombreux déplacements pour aller visiter famille et amis. Sans compter la TVQ récoltée sur tous les cadeaux.

En revanche, certains avaient fait valoir la baisse de production entourant cette période, d'autant plus dommageable que, selon eux, les Québécois ne travaillaient déjà pas assez. D'autres faisaient remarquer que les emplois créés étaient majoritairement à temps partiel, dans des secteurs faiblement rémunérés, et que, bien souvent, les cadeaux venaient de Chine ou de Taïwan, ce qui avait un impact négatif sur la balance commerciale du pays.

... et pour les retrouvailles

Du côté social, les impacts semblaient généralement positifs. Noël était une des rares occasions pour les familles de se retrouver ailleurs que devant une télévision. Le jour de l'An ne pouvait en dire autant à cause des émissions spéciales de fin d'année. L'esprit de Noël encourageait la générosité et, sans cette fête, de nombreux groupes d'entraide ne pourraient pas survivre. Le côté positif des partys de bureau semblait l'emporter sur certains comportements déplacés.

Les débats furent plus virulents sur le caractère religieux de Noël. Certains, fort minoritaires il faut bien le dire, tentèrent de faire valoir qu'on devrait givrer les vitrines des grands magasins lorsque celles-ci montraient des symboles rattachés à cette fête d'origine chrétienne. Même si aucun groupe féministe ne dénonça le caractère sexiste associé au père Noël et à sa fée des Étoiles, le groupe Fathers for Justice déposa un mémoire insistant sur le fait qu'il ne fallait pas toucher au dernier père ayant une image positive et sur les genoux duquel les enfants avaient encore le droit de s'asseoir.

Dur pour l'environnement

Comme d'habitude, ce sont les effets environnementaux qui s'avéraient les plus négatifs. Là-dessus, Noël n'était guère différent des autres projets étudiés par le BAPE depuis près de 30 ans.

Ainsi, on analysa la quantité de papier glacé utilisé dans diverses circulaires publicitaires et la quantité de chlore rejeté dans l'environnement pour ces dernières. On tenta d'estimer quel pourcentage de la population utilisait du papier recyclé ou réutilisé pour ses emballages et combien de produits résultants d'échange de cadeaux se retrouvaient dans les sites d'enfouissement dans les mois suivants.

On compara les avantages et inconvénients du sapin artificiel par rapport à celui poussant sur des terres auparavant en friche. Les méfaits de la production porcine de masse furent soulevés, de même que les impacts sur la santé causés par les abus de table. On ne manqua pas de faire remarquer la quantité phénoménale d'éclairages inutiles et son impact sur le harnachement des rivières du Québec.

Certains avancèrent des chiffres indiquant la quantité de tonnes de CO2 supplémentaires rejetées dans l'atmosphère à cause de la production industrielle entourant Noël et de l'augmentation des déplacements. Selon eux, si rien n'était fait, le Noël blanc de nos traditions était voué à la disparition et le père Noël lui-même devrait d'ici peu troquer ses rennes pour des dauphins. Cependant, ils furent rapidement qualifiés d'alarmistes.

Et puis, le rapport

Fidèle à son habitude, le BAPE rendit son rapport dans un délai de quatre mois après avoir été mandaté par le gouvernement, et ce, malgré la complexité du sujet. Après avoir bien exposé les préoccupations de la population et les diverses opinions exprimées lors des audiences, le BAPE y émis des avis résultant de son analyse.

Selon l'organisme, la fête de Noël était justifiée. Elle trouvait son ancrage dans nos traditions, notre histoire et notre culture. Elle était un moment où le meilleur de l'humanité pouvait s'exprimer: entraide, générosité, chaleur humaine, amitié, amour et fraternité.

Cependant, le rapport insistait sur certaines dérives qu'il fallait mieux encadrer. Ainsi, le BAPE était d'avis que les transports en commun devraient être gratuits pendant la période de Noël et que les règlements municipaux devraient limiter la période d'«illumination» des rebords de toitures et autres contours de piscines hors terre.

Une campagne de sensibilisation devrait être faite pour contrer la prolifération de décorations gigantesques. Selon le BAPE, le père Noël est une exception et «gros» ne veut pas toujours dire «bon», surtout quand il s'agit de matériaux très nocifs pour l'environnement et non recyclables.

Toutes les municipalités devraient avoir l'obligation de récupérer les sapins et d'en faire du compost. Une redevance spéciale à l'achat de chaque arbre pourrait financer ce service.

Le slogan «La modération a bien meilleur goût» devrait s'appliquer non seulement à la SAQ mais à l'ensemble de la consommation entourant cette période. Le gouvernement devrait songer à moduler sa taxe de vente de façon à pénaliser certains types d'achats ou de comportements néfastes pour la banquise du père Noël. Les différents édifices gouvernementaux et publics devraient accueillir les producteurs et artisans québécois dans leurs murs durant la période précédant Noël de façon à mieux faire connaître les produits du terroir québécois et éviter à la population les nombreux et stressants déplacements aux centre commerciaux.

Toute la période entre Noël et le jour de l'An devrait être déclarée fériée de façon à pouvoir se détendre avec sa famille et ses amis au lieu de courir comme des fous. Les différents parcs et réserves fauniques du Québec n'ayant pas encore été privatisés devraient accueillir, à tarif réduit, les familles québécoises durant les Fêtes de façon à leur redonner le goût de la nature et des plaisirs simples.

De marchands et d'écharpes

Le père Noël avait lu avec grande attention le rapport du BAPE et avait partagé son contenu avec ses lutins. Tous espéraient voir un changement des modes de production et de consommation assurant la protection de leur milieu de vie et la stabilisation du pôle Nord. Cela leur permettrait aussi de se reposer un peu plus, d'avoir le temps d'admirer les fantastiques aurores boréales et de chercher à attirer l'attention de la jolie fée des Étoiles.

Cependant, les ministres firent l'objet de nombreuses pressions d'Hydro-Québec, de la SAQ, des grandes chaînes de magasins, bref, des marchands du temple. Comme trop souvent, le gouvernement décida de passer outre aux avis du BAPE, sans même prendre la peine de s'en expliquer. Il en profita plutôt pour ratifier le protocole du Château. Pour sauver les apparences, les ministres se mirent à porter des écharpes vertes.

Malheureusement, au moment où ces lignes sont écrites, on est sans nouvelles du pôle Nord, et le père Noël, la neige, les rennes et les ours polaires semblent avoir disparu. Et certains espèrent toujours qu'il arrive la même chose au BAPE...

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