Un vrai cadeau - Combien vaut une vie humaine?

Le temps des Fêtes est un moment privilégié pour se réunir en famille, s'offrir nos meilleurs voeux, ensevelir le petit neveu sous les cadeaux et... se déculpabiliser. Et les oeuvres de charité le savent: elles nous quêtent de l'argent pour les pauvres, les Africains, les sidatiques, etc. On se sent effectivement moins coupable après avoir donné 5 $, 20 $ ou 100 $ à nos organismes préférés. Mais pourquoi ce montant? Pourquoi pas plus, beaucoup plus?

Selon l'indice de générosité de l'Institut Fraser, le Québec est en queue de peloton, bon dernier de tous les États et provinces d'Amérique du Nord. Le don moyen au Québec en 2005 (532 $ par habitant) était moins de la moitié de la moyenne canadienne (1165 $) et plus de huit fois moins qu'aux États-Unis (4288 $). Les explications traditionnelles de revenus plus bas et de taux d'imposition plus élevés ne tiennent pas: le Manitoba est la province la plus généreuse pour ses dons en matière de pourcentage du revenu (0,99 %, soit 1308 $). Et les gens les plus taxés au monde (les Danois, les Suédois et les Norvégiens, qui paient jusqu'à 70 % d'impôts!) sont aussi parmi les plus généreux.

Deux principes

Quelle attitude adopter? Le philosophe australien Peter Singer, aujourd'hui professeur à l'université Princeton, ne nous laisse pas le choix en se basant sur deux règles d'éthique. Premièrement, il n'y a pas de principe éthique supérieur pour les humains que la vie humaine elle-même. Il faut donc toujours faire tout ce qu'on peut pour sauver une vie: c'est dans notre nature (sauf dans le cas de quelques exceptions moralement défendables, par exemple l'avortement et les soins palliatifs).

On peut utiliser ici l'exemple classique de l'homme d'affaires pressé qui passe devant un étang où un enfant se noie. S'il ne s'arrête pas, il est presque certain que l'enfant mourra. Par contre, si l'homme s'arrête pour le sauver, il salira son complet et ratera son importante réunion d'affaires. Conséquemment, il ne recevra probablement pas sa promotion, prévue le mois prochain... Instinctivement, il semble clair que le «bénéfice» de sauver une vie l'emporte sur le désagrément relativement mineur de tacher ses vêtements et de perdre quelques milliers de dollars. Nous nous arrêterions tous sans nous préoccuper de notre carrière: nous pourrions prévenir une mort humaine!

Deuxième principe: la souffrance et la mort ne connaissent pas de frontières d'un point de vue moral. Dans l'exemple mentionné précédemment, le jeune en train de se noyer est le fils de votre voisin. On pourrait dire que sa vie n'a pas de prix, et personne n'hésiterait à sauter à l'eau pour l'aider... Dans un scénario alternatif, il s'agit d'un jeune Soudanais en train de mourir de dénutrition. Sa mort sera émotionnellement distante, et personne ne se sentira profondément coupable de le laisser mourir dans un camp de réfugiés, loin des caméras.

Dans ce cas, sa vie a un prix: on a scientifiquement calculé que le prix pour sauver la vie d'un enfant dans un pays en développement est d'environ 200 $ (ce montant comprend la nutrition infantile, les infrastructures sanitaires, la vaccination, les frais administratifs, etc.). D'un point de vue moral cependant, sa vie est tout aussi valable que celle du petit Québécois. Ne devenons-nous pas alors moralement responsables de prévenir sa mort si nous en avons les moyens?

On doit le répéter: plus de 30 000 enfants meurent chaque jour de maladies qu'on peut facilement prévenir (diarrhée, dénutrition, rougeole, etc.). Un don de 200 $ pourrait sauver une de ces vies ou améliorer celle d'un jeune Québécois vivant sous le seuil de la pauvreté.

D'un autre côté, si vous décidez cette année d'acheter une troisième télévision (un modèle haute définition à 1200 $ par exemple) au lieu de faire un don, on pourrait dire que vous êtes responsable de la mort de six enfants au Tiers-Monde.

Donner 25 %...

En fait, toujours selon Paul Singer, la part du revenu d'un Nord-Américain supérieure à 50 000 $CAN (soit le salaire avant impôts nécessaire pour vivre confortablement en Amérique du Nord) devrait idéalement être donnée à des oeuvres de charité. M. Singer donne lui-même 25 % de son salaire annuel.

Cette recommandation, irréaliste dans notre société capitaliste, a ensuite été diminuée à 10 %, puis réajustée à 1 % par de nombreux penseurs et organismes internationaux! Ce chiffre est immédiatement applicable et respecte le principe de proportionnalité: un don de 500 $ pour un revenu de 50 000 $, un don de 1000 $ pour un revenu de 100 000 $, et ainsi de suite.

Terminons en mentionnant qu'en 2006, le don moyen d'un Québécois qui gagne 50 000 $ par année est de 165 $, soit 0,33 % de son salaire (la moyenne canadienne est supérieure au double, soit 350 $).

Joyeux Noël.

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