Philosophie - La prison de l'image

Le concours «Philosopher» invite chaque année les élèves du réseau collégial québécois à proposer leur réflexion sur un thème d'actualité. L'édition 2005-06 du concours avait pour question: «Culte du corps et de la jeunesse: la beauté est-elle devenue notre nouvel impératif catégorique?» Le texte gagnant a permis à son auteur, David Boyer, du Cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu, de remporter le premier prix, soit un séjour en France offert par l'Office franco-québécois pour le jeunesse et le Consulat général de France à Québec, ainsi que le prix spécial de 500 $ de Chenelière Éducation. Consultez le site concoursphilosopher.qc.ca pour connaître, en janvier prochain, les détails du prochain concours, organisé par le département de philosophie du Cégep de Sherbrooke. Le Devoir de philo reprendra dans deux semaines.

«Le souci de sa propre image, voilà l'incorrigible immaturité de l'homme.»

- Kundera, L'Immortalité

Dans notre société de consommation, les angoisses superficielles de jeunesse et de beauté semblent parfois atteindre des paroxysmes inégalés, devenant de véritables obsessions tant individuelles que collectives. Le star-système et les publicités bombardent leurs cibles toujours plus juvéniles de standards plastiques de beauté. Les enfants sont soumis dès le primaire aux griffes des marques. La chirurgie esthétique connaît une expansion phénoménale et inspire même une série de télé-réalité prêchant à des millions de spectateurs le salut par le bistouri.

Devant ces constats ainsi qu'une multitude d'autres constatations similaires, dont l'énumération saurait remplir des pages, il est pertinent de s'interroger sur l'importance de ce culte du corps qui peut se présenter comme un impératif catégorique. Quel est le véritable poids de l'apparence physique dans l'Occident contemporain? Que signifie cette poursuite inlassable d'un corps parfait en continuelle redéfinition? La beauté est-elle vraiment le nouvel impératif catégorique?

À ces questions qui nous contraignent à réfléchir à la place d'une contemplation devant notre miroir, j'offre ma perspective, faute de croire en une réponse absolue. Si la beauté humaine s'affiche sommairement comme une expression percutante du pouvoir, elle est en fait une force sociale établie par les grandes puissances (économiques, culturelles, idéologiques et politiques) qui a pour fonction de normaliser et de fasciner l'individu.

Dans le néolibéralisme, elle incarne un des nombreux visages de l'idéal capitaliste tout en assurant, avec plusieurs autres facteurs, son maintien et sa prospérité. L'idolâtrie du physique a donc de vastes répercussions, tant éthiques que politiques. Bref, les standards de beauté prétendent au titre d'impératif catégorique mais ne sont en réalité qu'un amalgame d'impératifs hypothétiques épidermiques et de ce que Foucault désigne sous le terme de «micro-pouvoir». Est-il possible, cependant, de s'affranchir de cette séquestration psychique?

La notion d'impératif catégorique

Clarifions d'abord ce terme clé de la question. La notion d'«impératif catégorique» fut introduite par Kant dans son livre Fondation de la métaphysique des moeurs. Dans l'optique de la modernité et des Lumières, les impératifs se basent sur la raison, la liberté et la solidarité humaine. Les impératifs sont des règles déterminant l'action en accord avec une volonté se prétendant bonne, objective, générale et qui s'oppose à la subjectivité chaotique des individus; ils se manifestent par le devoir.

L'impératif catégorique, contrairement à l'impératif hypothétique, détermine les actions qui sont nécessaires en elles-mêmes, qui sont exemptes de tout intérêt et de toute fin, tant réelle qu'intentionnelle. Bref, un impératif catégorique symbolise la loi à laquelle les cas particuliers doivent dogmatiquement se soumettre. Conséquemment, si on considère la beauté et la jeunesse sous cet angle, l'assujettissement à ces valeurs devient alors inconditionnel et universel.

Expliquons maintenant en quoi la beauté exprime la puissance et en quoi cette propriété pousse l'individu à s'y asservir. L'analyse la plus simpliste des sociétés humaines démontre que les standards de beauté physique varient prodigieusement au travers des cultures, allant même jusqu'à l'antagonisme direct. Comme l'a écrit Pascal dans son Discours sur les passions de l'amour, «la mode même et les pays règlent ce que l'on appelle beauté».

Convenant que ces standards sont sociétaires et hautement diversifiés, il n'en demeure pas moins qu'une pierre angulaire commune fonde tous ces courants: le pouvoir. Dans l'état de nature, la notion de beauté était intrinsèque à la puissance sexuelle mais elle se complexifia parallèlement à la vie humaine alors que pointait l'aube des premières civilisations.

À ce moment, l'habileté technique supplanta la force brute (apparition des premiers bijoux artisanaux comme éléments de beauté et notions de pouvoir) avant d'être finalement elle-même détrônée au profit du pouvoir financier et de l'opulence (les bijoux et autres formes de luxe pouvant dorénavant être achetés ou troqués).

Ainsi, la peau pâle des aristocrates du courant précieux et la peau bronzée de notre société contemporaine indiquent toutes deux à leur manière l'aisance financière, par l'exemption du labeur quotidien des gens de moindre naissance dans le premier cas et par l'accès aux voyages, aux salons de bronzage et au luxe de l'oisiveté dans l'autre. Nous décelons ici, malgré la diversité spécifique, les caractères de permanence et d'universalité de la beauté.

Pour Lipovetsky, dans Le Luxe éternel, le superflu primitif était une nécessité humaine qui assurait les rapports communautaires et cosmiques. Puis, avec l'émergence des hiérarchies théologico-politiques, le luxe devint (du moins en grande partie) une manifestation spectaculaire de l'inégalité des pouvoirs.

Baudrillard développe des constatations similaires dans nombre de ses écrits, dont Pour une critique de l'économie politique du signe et La Société de consommation, où il affirme que la consommation moderne (essentiellement ostentatoire), en plus de structurer les relations sociales, vise à répondre à un impératif de faire-valoir plutôt qu'à combler un besoin.

Dans ces optiques, nous pouvons considérer que l'humain se soumet aux notions de beauté pour valoriser et défendre sa position sociale puisqu'il se trouve continuellement confronté à l'autre et à lui-même. L'impératif, ici, peut donc sembler plus hypothétique que catégorique parce que l'être humain ne s'assujettit que dans l'hypothèse d'obtenir sécurité et reconnaissance sociale, mais considérant l'aspect hautement inconscient de ces objectifs, nous ne pouvons nier le caractère catégorique concret de cet impératif.

Paradoxalement, l'individu adhérant aux définitions sociales de beauté pour démontrer son pouvoir, qu'il soit sexuel, technique, financier ou caractériel, se retrouve esclave du jugement d'autrui. Tournier remarquait avec tact dans ses Petites Proses: «C'est d'ailleurs l'un des pièges de la coquetterie: soigner ses cheveux, c'est se préoccuper de l'aspect que l'on a de dos.»

Donc, même si la beauté déclame la puissance, elle n'est effective que dans la mesure où on accepte de s'abandonner aux perceptions des autres, de sacrifier son discernement personnel et le pluralisme pour embrasser le regard collectif et l'unicité.

Nous constatons donc que la beauté, en dépit des multiples standards et modes dont elle se farde, demeure une manifestation saisissante des divers visages du pouvoir. Elle sert à la fois d'étendard et de glaive pour les personnes qui souhaitent inconsciemment afficher leur statut ou accéder au prestige et, par ce fait même, pousse l'individu à s'y soumettre catégoriquement. C'est toutefois au prix du discernement personnel et de la liberté d'esprit, ce qui nous amène au second visage de la beauté: les micro-pouvoirs.

Le micro-pouvoir

Dans plusieurs de ses oeuvres, dont Surveiller et punir et La Volonté du savoir, Foucault aborde le pouvoir, qui réside selon lui dans un rapport de force, en le séparant sous deux formes: le pouvoir étatique répressif (politique et juridique) et les micro-pouvoirs productifs. Là où le pouvoir étatique (la loi) s'exerce sur l'extérieur des individus en réprimant les actes criminels, les micro-pouvoirs omniprésents (les normes) affectent l'intériorité et visent à normaliser les conduites pour préserver l'ordre social.

Même si ces deux concepts se basent sur le rationalisme, il faut toutefois faire attention de ne pas confondre micro-pouvoir et impératif catégorique, qui s'opposent diamétralement (même s'ils peuvent conduire à des résultats d'apparence identique). Car si l'impératif catégorique est absolu, universel, et se réclame produit bienveillant de l'intérêt commun, le micro-pouvoir est local, sans référent transcendantal, et doit charmer discrètement l'individu pour régner dans le seul but de le normaliser et de l'assimiler entièrement à une société.

Nous pouvons appliquer ces conceptions foucaldiennes au culte du corps. Dans les sociétés de consommation, l'industrie de la beauté et de l'image, au même titre que les prisons, les écoles et les hôpitaux, régit certains de ces micro-pouvoirs en cherchant à investir l'individu dans son intégralité. Pour ce faire, elle établit un savoir qui est, toujours selon Foucault, élémentaire à tout pouvoir, soit la mode et le design dans le cas qui nous intéresse.

Ce savoir se trouve propulsé par le star-système et des doses abondantes de publicités corrosives auxquelles sont quotidiennement confrontés les Occidentaux. Comme l'a démontré Klein dans son livre No Logo, l'image que projette un bien de consommation peut constituer aujourd'hui l'essence même de la transaction. Les multinationales telles Nike et Adidas ne vendent plus de simples vêtements et accessoires de sport mais plutôt l'esprit de dépassement et de compétition. Les entreprises «hypermodernes», pour reprendre l'épistémè actuelle selon Foucault dans Les Mots et les Choses, vendent des «âmes» qu'elles forgent grâce aux sommes faramineuses qu'elles injectent dans des campagnes publicitaires de plus en plus agressives et envahissantes.

Les fonctions symboliques et même spirituelles de ces objets, ainsi que les overdoses publicitaires qui les soutiennent, ont pour conséquence de transformer les standards de beauté en micro-pouvoirs particulièrement efficaces. L'individu exposé à ce régime dès sa plus tendre enfance finit par s'enfermer dans un climat de tension continue, se sentant alors constamment jugé par autrui et allant jusqu'à intégrer ce jugement extérieur à sa perception de lui-même. Pour éviter le rejet, l'humiliation et la disgrâce, bref pour plaire aux micro-pouvoirs normatifs, le consommateur s'achètera une ou de multiples âmes commerciales mais vendra par ce fait même son âme humaine.

Paradoxalement, dans sa quête d'individualité ostensible, l'homme hypermoderne devient un produit de consommation issu d'une chaîne de montage, un membre bien cerné d'une société fonctionnelle. L'humain ciblé par toutes ces entreprises finit par être aliéné, par ne plus percevoir (ni même rechercher) d'échappatoire à cette prison de l'image. Pour citer Lorenz dans Les Huit Péchés capitaux de notre civilisation: «La mode est la méthode la plus irrésistible et la plus efficace de manipuler de grandes collectivités humaines.»

Mais ces raisonnements ne doivent pas nous conduire à la résignation et au fatalisme; il est possible de s'affranchir de la mainmise illusoire de l'apparence physique en conservant un regard critique et en cultivant sa pensée sans craindre la marginalité.

Toute révolution doit néanmoins passer par une phase de déconstruction avant de s'édifier, et cette déconstruction ne sera jamais assurée par les institutions sociétaires; seuls les individus libérés des contraintes normatives ont le pouvoir d'éveiller leurs prochains.

Nous voyons ici que les normes de beauté et de jeunesse dans les sociétés de consommation sont des micro-pouvoirs normatifs au service des grandes puissances qui permettent l'enracinement et l'assimilation de l'individu dans l'objectif de maintenir l'ordre social préétabli. Nous ne pouvons donc pas qualifier la beauté d'impératif catégorique dans le sens kantien du terme, mais dans la mesure où, par analogie, cette force sociale vise l'absolutisme et l'universalité, elle peut aspirer à ce titre.

La quête de puissance

Nous pouvons convenir que les standards de beauté sont imbriqués dans les rapports de pouvoir. J'ai essayé de démontrer dans ce texte en quoi la beauté est indicative de pouvoir et comment l'obsession du paraître des sociétés de consommation subjuguait l'individu au profit du régime capitaliste et des empires financiers.

J'ai démontré que, sans constituer un impératif catégorique traditionnel, les définitions d'idéal de beauté physique contrôlent les êtres humains en tant que composés d'impératifs hypothétiques inconscients et de micro-pouvoirs normatifs.

L'homme ne s'est jamais montré aussi faible que dans sa quête de puissance. Cependant, puisque tout impératif hypothétique, aussi inconscient soit-il, présuppose un choix et que tout pouvoir sous-entend une lutte de forces, l'empire du superficiel n'est pas omnipotent. Dans une société qui se repose uniquement pour repartir de plus belle, j'admets qu'il soit peu commun de s'arrêter pour faire le point sur notre vie, sur notre personne et sur notre sens...

Foucault affirme, dans les deux derniers tomes d'Histoire de la sexualité, que l'homme peut se libérer de la norme en prenant conscience du souci de soi dans la conception socratique du terme, ce qui implique la connaissance de soi mais aussi la conversion de soi-même, l'art d'être heureux avec sa propre personne. L'unicité catégorique aliène l'individu et le condamne au sous-développement.

Je ne prétends pas détenir la réponse à la question originelle du «que faire?» mais je détiens néanmoins ma réponse, non pas celle que tente d'imposer quelque régime que ce soit, et je demeure persuadé qu'il devrait en être de même pour tout être humain prétendant à ce titre.

Collaboration spéciale

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David Boyer

Étudiant au Cégep de Saint-Jean-sur-le-Richelieu

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