Réplique à l'ouvrage de Jocelyn Létourneau - Ce que veulent les Québécois... Vraiment?

Dans son dernier ouvrage, Jocelyn Létourneau place la barre haut: Que veulent vraiment les Québécois? (Boréal, 2006), demande-t-il. L'historien cherche le vrai, la vérité. Ce n'est pas ennuyeux. Il poursuit ici son dialogue avec Gérard Bouchard et quelques autres penseurs québécois contemporains qui, selon lui, auraient cherché anxieusement à montrer, de façon téléologique, que si l'histoire du Québec doit un jour rencontrer l'histoire, ce sera pour s'achever dans l'indépendance ou la souveraineté.

Devant ces «"nationologues" d'ici [qui] ont préféré s'interroger, par exemple, sur les raisons au fait que les Québécois n'étaient pas encore souverains plutôt que de se demander pourquoi ces derniers n'avaient pas choisi, du moins jusqu'à maintenant, la souveraineté pour vivre leur condition nationale» (page 127), l'auteur, qui trouvait hier qu'on se fixait trop sur le national, cherche aujourd'hui «l'intention nationale qui traverse l'histoire du Québec», la vraie.

Il dialogue aussi avec mon Histoire sociale des idées au Québec et avec mon ouvrage Allégeances et dépendances (Éditions Nota Bene, 2001), au sous-titre heuristique pour lui: Histoire d'une ambivalence identitaire. Prenant à l'occasion appui sur ma synthèse, en particulier sur la conclusion à propos du réformisme que j'affirme dominant pour la période 1848-96, et modulant de façon créatrice la formule «ni avec eux ni sans eux», M. Létourneau développe un «récit» métahistorique, un essai historique nourri de la notion d'ambivalence dont il fait le code de compréhension du passé, du présent et d'un virtuel avenir du Québec: «À l'encontre de ce que plusieurs aimeraient bien, c'est toutefois dans l'équivoque de liens multiples avec l'Autre envisagé comme un alter ego que se définit, aujourd'hui comme hier, le désir d'être des Québécois et que s'exprime leur intention nationale» (page 125).

Ce qui est retenu

Jocelyn Létourneau est la figure par excellence de ces historiens québécois contemporains qui jouent du langage, consentent à l'audace de l'écriture, à l'essai, et qui, forçant plus ou moins la langue, espèrent, ce faisant, une percée intellectuelle dans la solution des problèmes débattus. La séduction peut-elle emporter la persuasion?

Ce souci de la langue vient avec des intuitions qui ouvrent portes et fenêtres et font voir sous un autre jour les grands paramètres, selon l'auteur, du recommencement, de la continuation, de la collaboration et de l'autonomisation.

Tout en introduisant l'Autre comme référent à ces quatre figures de rapport des Québécois à leur histoire, le métahistorien de Laval part de l'idée selon laquelle la dominante politique et idéologique du Québec aurait été, d'hier à aujourd'hui, le réformisme. Il multiplie les formules pour établir et faire comprendre la domination biséculaire de cette trame: l'intention politique des Québécois «a toujours été» une «pratique de la revendication prudente plutôt que radicale»; ils furent «contestataires plus que révolutionnaires» et tenants d'un «patriotisme circonspect» et «d'un affirmationnisme réfléchi».

Jocelyn Létourneau embroche des moments de l'histoire pour établir son propos. Le mouvement patriote chercha «une émancipation partielle, négociée et pacifique», et ce qui domina en 1837, c'est une «canadianité modérée» et «la nationalité culturelle toujours plus affirmée». L'intention de la décennie fut «principalement dans un esprit d'interdépendance plutôt que dans la conscience d'une recherche d'indépendance».

De la polarisation Papineau-Parent que j'ai documentée, il ne retient que «la résistance subtile» du dernier et son «pragmatisme astucieux». De La Fontaine, il souligne «le réformisme de conciliation et de collaboration» tandis que le choix des Canadiens français sous l'Union a consisté «à gouverner sans régner formellement, à être avec l'Autre séparément, et à être chez eux dans une habitation commune possédée par un tiers extérieur»; il retient le moment d'un «libéralisme modéré plutôt que radical» pour le généraliser ensuite et affirme la domination d'une «nationalité conciliante plutôt que conquérante».

«Position d'équilibre optimal», la Confédération est, pour les Canadiens français, «un lieu d'épanouissement qui les mène à collaborer sans être assimilés tout en leur permettant de s'autonomiser sans être exclus»; ils acceptent «d'être Canadiens sans être canadianisés» comme ils avaient accepté la britannicité sans la britannisation, selon la formule de Papineau.

Puis, dans un récit historique sous vide, M. Létourneau passe de 1867 à 1960, à la Révolution tranquille et à la domination sous Jean Lesage d'un «désir de rattachement à l'Autre sans incorporation à Lui et une volonté de détachement de l'Autre sans séparation de Lui». L'intention nationale de René Lévesque est «de sortir les Québécois de l'espace, inhibant à ses yeux, des situations ambiguës dans lesquelles ils sont empêtrés» et la souveraineté-association est présentée, non sans pertinence, comme une façon de «consolider la position du Québec comme société distincte dans une relation d'interdépendance avec le Canada», comme une volonté d'être à la fois contre et avec Ottawa.

L'essayiste présente la question référendaire comme la «reconnaissance clairvoyante de l'intention politique ambivalente des Québécois et la formulation d'un libellé interrogatif qui offre à cette ambivalence l'occasion de se manifester à nouveau» et, analysant les circonstances du référendum de 1995, il tire la conclusion que les résultats témoignent d'une «affirmation claire de leur volonté de collaborer sans s'intégrer, de leur désir de s'autonomiser sans se séparer, de leur détermination à se refonder dans la continuité et de leur ambition à consolider leur destinée dans la régénération de leurs liens équivoques et multiples avec l'Autre».

Sa conclusion globale est de dire qu'il faut «faire avec l'histoire équivoque du Québec», qu'il faut opter non pour le principe des nationalités mais pour celui de la «nation-alliée» et que «le projet politique qui a la vie la plus dure au Québec n'est pas celui de la souveraineté mais plutôt celui qui promet ou qui promeut un accommodement honorable de la cause québécoise à l'intérieur de la fédération canadienne».

L'ambivalence est une «aporie» identitaire et politique, elle n'est pas «une pratique génératrice de contradictions aporétiques et aliénantes. Elle est un principe organisateur et un lieu structurant». Elle est «la volonté d'opter pour les deux partis ou, encore, celle de n'en choisir aucun fermement mais de favoriser une combinaison des deux options ou de se lover dans l'interstice de la binarité [...]».

Ce qui est tu

En suggérant que «les Québécois préfèrent courir le risque d'avoir raison contre les idéologies plutôt que de se tromper avec elles», Jocelyn Létourneau donne d'abord l'impression d'être du nombre des non-contaminés. Voyons comment ce n'est pas le cas.

Il est attendu mais symptomatique, par ailleurs, que le métahistorien saute de 1867 à 1960; ce type caractéristique chez Létourneau du «passage vers l'avenir», mais par l'oubli, permet de ne pas voir et de ne pas faire voir que «l'intention nationale» de l'indépendance du Canada à l'égard de la Grande-Bretagne (Bourassa), de l'indépendance du Canada français à l'égard du Canada (Action française, Groulx avec toute son ambiguïté), de la Laurentie (Jeune-Canada, Laurendeau, La Nation, Jeunesses Patriotes), de l'indépendantisme de droite des années 1950 et du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) «traversent» vraiment toute cette période gommée par l'essayiste. Qu'en est-il alors du projet politique «qui a la vie la plus dure»?

La valorisation de la conciliation anesthésie la mémoire des combats historiques. Il ne peut guère en être autrement quand, dans l'analyse de Létourneau, l'Autre est le plus souvent présenté comme un référent neutre, une caisse de résonance qui ne répercute que le son de celui qui s'y frotte.

C'est qu'on a affaire ici à une posture postcoloniale impensable qui ne peut se définir que par le recours sélectif à l'oubli. Une fois l'Autre colonial anesthésié, il devient difficile de saisir que l'Empire puisse aussi avoir son «intention nationale». L'ambivalence n'est que chez les Autres, chez les colonisés.

On pourra embrocher autant d'indicateurs d'ambivalence qu'on voudra, il faudra vraiment se demander un jour le pourquoi de cette ambivalence.

La part du colonisateur

En ce qui me concerne, l'ambivalence n'est que la résultante de la division instillée dans l'identité québécoise autant par l'Autre colonisateur que par le colonisé lui-même, division que je documente depuis un bon moment. J'en donnerai deux références, pour l'instant, formulées par l'homme politique et l'historien les plus imposants du XIXe siècle.

Papineau déclare en Chambre en 1831: «Aussi n'ont-ils été constitués [les Conseils exécutif et législatif], je pense, que d'après la maxime des tyrans: "divisez pour régner".»

Vingt ans plus tard, en 1851, Garneau, à la veille de publier le quatrième et dernier tome de son Histoire du Canada, qui porte sur les années 1791-1840, écrit au même Papineau: «Mon système d'appréciations politiques est tout arrêté. Je veux marquer en traits profonds par des extraits de dépêches bien choisis quelle était la politique anglaise à notre égard; que les événements de 1837 sont dus à son système de mettre les deux races en opposition l'une dans la Chambre d'assemblée, l'autre dans les Conseils exécutif et législatif afin de les neutraliser mutuellement et de gouverner elle-même entre les deux rivalités; que ses sympathies étaient pour les Anglais qui remplissaient tous les emplois, mais que ses intérêts la portaient à ménager les Canadiens en leur laissant leurs lois et leur religion afin de les empêcher de se jeter par le désespoir entre les bras des États-Unis; que l'Acte d'Union a été fait dans le même esprit pour fortifier le parti anglais qui n'était plus capable de lutter plus longtemps dans le Bas-Canada sans une intervention trop pressante et trop manifeste de la métropole.»

Il y a des raisons multiples à l'émergence de l'ambivalence quand on peut et veut savoir qu'il y a des causes à un effet escompté, surtout quand on ne travaille que sur l'effet. Qui veut vraiment vivre dans l'équivoque en sachant que la division est un coin fiché dans la mémoire non par lui seul?

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