«Parachute fermé» - Chronique d'une mort annoncée

Le milieu culturel de l'art contemporain a appris avec consternation la suspension de la publication de la revue d'art contemporain Parachute le 21 novembre dans le journal Le Devoir. Stéphane Baillargeon titrait son article «Parachute fermé», non pas «Parachute ferme», formule moins lapidaire qui aurait sans doute pu faire briller quelque lueur d'espoir quant à la possibilité d'un changement dans le cours des opérations. Îuvrant depuis presque 15 ans dans un organisme culturel subventionné et reconnu par les conseils (le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts de Montréal), comment peut-on en arriver à fermer une institution culturelle et publique telle que Parachute? Je me pose ces questions.

Comment peut-on interrompre des activités en émettant un communiqué où tout le monde se retrouve devant un fait accompli, sans aucun droit de parole? Comment peut-on cesser les activités d'un organisme public sans devoir les rétrocéder à un autre organisme qui a un mandat similaire de façon à ce que le financement ne se perde pas? Pourquoi donner l'impression de briguer ainsi une réputation bien établie et enviée par d'autres organismes culturels au Québec et au Canada alors que le débat est effectivement ailleurs et concerne le sous-financement de la culture en général et le manque flagrant d'intérêt de la part de nos élus et du public?

Le plafonnement d'organismes culturels essentiels à notre rayonnement (et qui ont été des pionniers dans ce domaine) tel que Parachute, dont la subvention n'a pas été augmentée depuis sept ans — il s'agit pourtant de la revue la plus en vue sur la scène internationale —, laisse perplexe quant à la qualité et à la rigueur dont fait preuve le comité rédactionnel. Ceci peut expliquer en partie ce retrait momentané de la part de la direction. Cependant, il n'est pas circonstanciel à une relève de relève qui, contrairement à ce qui a été dit et écrit, est belle et bien présente dans le milieu.

Un bien public

Dans l'entrevue qu'elle accordait au Devoir, Chantal Pontbriand, directrice de la revue, disait que si elle n'avait pas réussi, avec sa grande expérience et ses contacts, à rétablir la situation, comment une autre équipe pouvait-elle prendre la relève dans le contexte financier actuel? Il est surprenant de lire qu'un contexte financier, à lui seul, puisse limiter d'envisager de penser à une relève. Habituellement, les grandes entreprises et institutions culturelles optent pour perdurer en léguant leurs actifs et leurs passifs aux générations futures. Vraisemblablement, ce n'est pas le choix du conseil d'administration de Parachute et de sa directrice, qui retirent un bien public et un savoir de la sphère publique comme s'il s'agissait d'un bien privé. À cet effet, l'annonce de la suspension de la publication peut faire songer aussi à l'argumentaire de plusieurs grandes entreprises qui ferment des unités par manque de rentabilité mais le plus souvent en raison de la compétitivité des marchés auxquels ils doivent s'adapter. Ceci permet d'expliquer aux membres et aux collaborateurs la nécessité de la fermeture de leurs activités dans un secteur particulier de production, par exemple. Les sections économiques des journaux font régulièrement état de ces changements de direction qui affectent des emplois. Bien sûr, il est rare de retrouver ce discours en art contemporain de la part de la direction d'un imprimé. Effectivement, une revue n'est pas uniquement le support d'une pensée critique, c'est aussi un objet de consommation.

En «sonnant le glas» ainsi (formule utilisée par la directrice dans l'éditorial du dernier numéro), le conseil d'administration et la direction de Parachute privent les artistes et les auteurs d'ici, de même que les musées, les galeristes et les centres d'artistes, d'une tribune exceptionnelle à l'étranger. Je suis certaine que la directrice est bien au fait du vide irremplaçable que ce retrait provoquera dans la communauté artistique immédiate. Je suis aussi très consternée par ce repli qui s'ajoute à d'autres démissions dans le milieu. Enfin, j'espère ardemment que des actions seront entreprises par le milieu et tous ceux qui sont concernés pour faire en sorte que Parachute demeure un bien d'intérêt public.

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Marie-Josée Lafortune

Directrice du centre d'art contemporain Optica

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