Libre-opinion: Vers la légalisation réglementée des drogues

Comme il relève de la responsabilité de l'État que la consommation des aliments ou d'autres produits soit la plus sécuritaire possible pour les citoyens, il est également de sa responsabilité d'assurer un contexte sécuritaire de consommation en matière de drogues. Pour ce faire, certaines stratégies relevant d'un volet de réduction des usages à risque sont essentiels.

L'État doit implanter une réglementation qui assure des contrôles adéquats sur la qualité des produits. Cette réglementation pourrait mener, si on le juge nécessaire, jusqu'à modifier certaines composantes, conditions de culture ou de fabrication d'une drogue pour en diminuer la nocivité. C'est le cas, par exemple, du tabac, sur lequel le gouvernement devrait assurer un meilleur contrôle, des drogues de l'industrie pharmaceutique, dont les protocoles d'approbation doivent être resserrés, et des produits du jeu, où les techniques de fabrication devraient être modifiées pour en faciliter la gestion.

En ce qui a trait aux drogues illicites, il est certain que celles qui circulent actuellement sur le marché illégal n'auraient pas grand-chose à voir avec ce qui circulerait dans un marché réglementé. Lorsqu'on a mis fin à la prohibition de l'alcool, on n'a pas légalisé l'alcool frelaté. L'alcool frelaté a disparu avec la légalisation réglementée de cette drogue. [...]

Il est très important de comprendre cette mutation des produits en circulation dans un marché réglementé. Les produits qui circulent sur le marché noir et les modes de consommation qui prévalent actuellement sont façonnés par les règles de ce marché. Le consommateur d'alcool, au lendemain de la prohibition, n'a pas réclamé d'alcool frelaté parce que c'était ce qu'il avait l'habitude de consommer. Certaines habitudes culturelles de consommation de drogues se modifieront avec une offre de produits plus sécuritaires.

Contrôle de la mise en marché et taxation

L'État doit mettre en place une réglementation qui assure que la commercialisation d'une drogue n'équivaut pas à sa promotion, entre autres par des restrictions publicitaires et un étiquetage précis. À cet égard, les gouvernements contrôlent mal le marché privé des drogues (tabac, médicaments). Idéalement, ce marché ne devrait plus être basé sur la recherche de profits et devrait être nationalisé, comme tout le marché des drogues. Dans une politique publique qui intégrerait les drogues actuellement illicites, la majorité des antiprohibitionnistes privilégient un «commerce passif» [...].

La gestion gouvernementale du jeu et de l'alcool ces dernières années indique que le gouvernement peut jouer sur deux tableaux contradictoires: la promotion de la santé et la recherche d'une croissance des profits par l'augmentation de la consommation et du nombre de consommateurs. Cette situation pose la question du modèle de taxation à privilégier en matière de drogues. Les taxes doivent être mises en place en tenant compte de la demande si l'on veut éviter le développement de marchés noirs. Mais sur quels principes instaurer ces taxes?

Comme dans le cas de l'alcool, les drogues devraient être taxées proportionnellement aux torts potentiels à la suite de l'évaluation scientifique de leurs effets selon les modes de consommation et leur concentration. Cela pourrait, par exemple, signifier une taxation plus élevée du café et des colas que du cannabis et des tisanes de coca, du tabac plus que de l'opium, etc., selon, bien sûr, les concentrations et les modes de consommation de chaque substance. Ce mode de taxation proportionnel aux risques pour la santé du consommateur représentés par le produit a l'avantage d'être pédagogique en rendant visibles les usages plus doux et plus durs de drogues, de la même manière qu'avec l'alcool. Il aiderait également à faire comprendre des restrictions plus grandes et des règles plus strictes pour certains usages durs de drogues.

Enfin, il faciliterait la mise en place de modèles de prévention qui feraient écho aux politiques en place. Les revenus générés par ces taxes devraient être attribués à des projets concrets et limités dans le temps, à la suite d'un vote démocratique. Par exemple, la construction de centres de traitement, l'implantation de programmes de prévention, voire la dépollution de rivières ou tout autre projet susceptible d'améliorer la qualité de vie. Il doit s'agir de projets ponctuels pour que les gouvernements n'aient pas intérêt à encourager la consommation de drogues pour récolter des taxes générant des revenus espérés pour la gestion des dépenses courantes.

Selon les cas, la disponibilité des drogues peut être restreinte à certains lieux licenciés et à certaines heures, de même que l'on peut en limiter l'accès aux mineurs. [...] Il faudrait des licences concédées à des lieux spécifiques de vente réglementée de drogues (tabac, alcool et autres) et soumis à des inspections, par une Régie qui délivre ces licences, pour en vérifier l'application. Le personnel de ces lieux doit également posséder la formation requise pour informer adéquatement sa clientèle, de même que savoir intervenir auprès d'un client problématique et le diriger vers les organismes sanitaires si nécessaire.

Prévention

L'État doit rendre disponibles les fonds nécessaires à la mise en place de stratégies de prévention permettant d'informer le citoyen des bienfaits et des méfaits de l'usage selon les produits, les modes de consommation et les contextes d'utilisation.

Il ne sert à rien de faire semblant que les sollicitations environnantes n'existent pas. Il faut apprendre à vivre parmi ces produits. À l'heure actuelle, il n'est pas étonnant que l'on ait fait de la prévention des usages problématiques de drogues un monde à part où les citoyens se sentent démunis, particulièrement avec les drogues illicites.

Dans le discours dominant retransmis par les médias et ailleurs, les drogues illicites sont comparées à une sorte d'épidémie qui peut «contaminer» notre jeunesse sans que l'on puisse rien faire d'autre que leur éviter à tout prix tout contact avec ces drogues. Cette information omet de distinguer l'essai d'une drogue, sa gestion adéquate et la dépendance qui peut en découler, dépendance liée à une interaction entre la personne, le produit et son environnement.

La prise en compte de cette interaction est centrale en prévention. Il ne s'agit pas uniquement de décrire les produits et de miser sur la peur en montrant les risques de la consommation. En prévention, miser uniquement sur les risques des drogues plutôt que sur ce qui mène à la dépendance crée un message très ambigu, particulièrement chez les jeunes confrontés d'un côté au risque déviant — l'usage de drogues, et de l'autre, au risque valorisé — les autres conduites à risques, sportives ou autres, promues tant dans les activités que par les héros proposés actuellement aux jeunes comme modèles d'identification [...].

Bien sûr, les gouvernements doivent pouvoir informer, de manière exacte et adaptée, sur le caractère dangereux de certaines drogues, de certains modes de consommation ou de certaines pratiques à risque. Mais ils doivent surtout fonder leurs stratégies sur le fait que ce n'est pas le produit qui crée la dépendance, mais bien le besoin d'un individu à l'égard du produit. La prévention consiste ainsi à travailler au quotidien pour contrer les conditions pouvant amener le besoin négatif de drogues, quelles qu'elles soient, particulièrement en favorisant la valorisation de l'autonomie de l'individu. À cet effet, les parents devraient être les premiers à assumer ce rôle en prévention auprès des jeunes. [...]

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Line Beauchesne

Professeure titulaire au département de criminologie

de l'Université d'Ottawa et professeure associée en toxicomanie à l'Université de Sherbrooke

Extrait de l'ouvrage Les Drogues:

légalisation et promotion de la santé qui vient d'être publié aux éditions Bayard Canada.