Qui doit décider de l'utilisation des ressources naturelles?

Les autorités régionales du Québec réclament un plus grand pouvoir de décision quant à l'utilisation des ressources naturelles du Québec. Cela sous-entend une trop grande centralisation des choix actuels. Par ailleurs, le gouvernement ouvre depuis une dizaine d'années plusieurs portes à la décentralisation en s'assurant toutefois de ne pas perdre emprise sur la gestion de ces ressources, étroitement liées à la création d'une richesse dite collective.

Global ou local?, ce slogan est maintes fois utilisé lors des débats sur cet enjeu. Or, ceux-ci sont beaucoup plus complexes et ne peuvent être résolus selon une telle logique d'opposition. Global ET local! Il s'agit davantage d'organiser la collaboration entre structures régionales et centralisées en tenant compte des impératifs de notre temps, et non uniquement de viser une simple reconfiguration des pouvoirs de décisions. Car il faut être honnête: des décisions régionales s'appuyant seulement sur des priorités régionales seront tout aussi déconnectées que celles prises actuellement par un gouvernement que l'on dit trop éloigné de la «vraie réalité».

Une reconfiguration du pouvoir régional

Lorsque certains élus régionaux témoignent de l'abandon dont leurs coins de pays sont victimes, ils méritent d'être pris au sérieux. Or, à cette époque où les approches de gestion participative prennent de plus en plus de place dans le discours politique de même que sur le terrain, cet aspect d'une gestion des ressources naturelles par les régions ne semble pas faire partie du discours. Il est inquiétant de ne voir que les élus, en leur qualité de maire ou comme membre de la Conférence régionale de l'élus (CRE), porter le discours de la régionalisation des décisions, et ce, pour deux raisons.

D'abord, la gestion participative actuelle est grandement rattachée à une gestion sectorielle des ressources: tables de concertation forestière, organismes de bassin versant, etc. S'il faut d'abord évaluer la portée effective de ces structures, il est également préoccupant d'observer le peu d'influence qu'elles ont sur les questions générales de développement.

Il est primordial de trouver un lieu où les promoteurs de projets et les voix alternatives au développement conventionnel peuvent débattre et être connectés sur la prise de décision. Si les CRE abritent dans certains cas différentes commissions (environnementale, sociale, ...) rendant possible la cohabitation des discours, il faut toutefois s'assurer d'une représentation constante des divers intérêts et surtout, un certain encadrement de la mise en oeuvre de décisions découlant d'un régime variable dans le temps et dans l'espace.

Ensuite, la situation actuelle prévalant dans les régions empêche les administrations locales d'assurer un compromis juste entre les intérêts de développement locaux et la prise en charge de l'intérêt collectif.

Ce dernier est aujourd'hui essentiellement associé à l'emploi. Or, cette vision de l'intérêt collectif ne constitue qu'une fuite en avant. Il importe de le revoir comme une construction de la société à long terme pour les communautés régionales, cohérent avec un intérêt porté par l'ensemble des Québécois. Le développement régional d'aujourd'hui doit ainsi être reconsidéré, ce qui implique la remise en question de certains a priori.

Une grande faiblesse

Le lien entre exploitation des ressources et emploi doit être précisé. S'il est vrai que les industries forestières, minières, agricoles et l'utilisation du potentiel hydroélectrique des rivières représentent plusieurs emplois pour les régions du Québec, et Montréal, il faut rappeler que le nombre de postes pour une même unité de ressource est en baisse constante depuis les années 1970.

Que ce soit par la mécanisation et l'informatisation des opérations ou en raison d'arrangements structurels visant à assurer la compétitivité des entreprises, un arbre exploité par l'industrie forestière (pour prendre cet exemple) fait travailler moins d'individus qu'il y a 30 ans. La construction d'une centrale hydroélectrique en région crée certes de l'emploi pour une courte période. Cependant, elle ne laisse rien de structurant en terme de développement régional et laisse perplexe quant aux retombées sociales et environnementales à long terme.

C'est là une des grandes faiblesses du mode d'exploitation que le Québec fait de ses ressources naturelles. La province se vide trop souvent de ses ressources en raison d'un système tourné vers l'exportation où les régions n'espèrent que des redevances comme part du gâteau.

Or, ce système est, pour l'actuel débat, important à ramener au premier plan: est-ce que l'exploitation actuelle des ressources naturelles permet aux collectivités québécoises, locales et nationale, d'en tirer la plus grande valeur d'usage possible? À cette question on doit bien entendu répondre autrement que par l'argument de la participation de l'exploitation des ressources au PIB québécois.

En ce sens, les porteurs d'une gestion décentralisée des ressources naturelles doivent admettre que les modèles d'exploitation actuels ne sont pas garants d'un avenir prometteur pour les régions et qu'une gestion locale n'y changera rien. Une approche locale participative devra remettre en question le développement traditionnel afin que de nouvelles orientations trouvent une pertinence régionale.

Un impératif environnemental à reconsidérer

Enfin, une gestion décentralisée des ressources naturelles ne peut négliger les situations environnementales et écologiques plus globales. Par exemple, lorsque Gérald Lemoyne souligne dans son propos au sujet du détournement de la rivière Rupert qu'«en Jamésie, nous ne détruisons pas la nature, mais cohabitons avec elle» (Le Devoir, 7 novembre 2006), il témoigne de la difficulté qu'ont les autorités locales à se détacher d'un discours axé sur le développement traditionnel et à considérer les enjeux environnementaux. La situation pourrait être analysée différemment.

Plusieurs rivières québécoises ont été «sacrifiées» écologiquement pour permettre la production d'hydroélectrique. Selon le même argumentaire, il pourrait aujourd'hui être soutenu que le développement hydroélectrique de la rivière Rupert devrait être «sacrifié» au profit de la protection d'une des dernières grandes rivières de la province.

Il est toutefois très difficile d'assurer la tenue d'un tel débat au niveau régional. L'aspect écologique s'y retrouve souvent sans porte-voix et ce sont souvent les groupes nationaux qui doivent se porter à sa défense. Insinuer que les «environnementalistes du Plateau Mont-Royal n'ont pas à se mêler de ce qui se passe en région», c'est renier ce déséquilibre dans la représentation des enjeux environnementaux régionaux et, surtout, fermer les yeux sur l'intérêt commun qu'a la sauvegarde des milieux naturels.

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Nicolas Milot

Étudiant au doctorat

Perrine Lapierre

Étudiante à la maîtrise

Institut des sciences de l'environnement, Université du Québec à Montréal