Anglo francophile voulant parler la langue de Molière...

Je me rends à Montréal pour affaires au moins une fois par mois depuis près de 15 ans, et j'étais résident de cette ville magnifique avant ce temps-là. Étant un anglophone qui a fait presque toutes ses études en France, avec un bon bout de ma carrière au Québec par la suite, j'estime que je suis parfaitement bilingue et peut-être même biculturel. Francophile de longue date, j'ai toujours adoré tous mes contacts avec les francophones du monde entier, surtout avec mes concitoyens du Québec.

Depuis deux ou trois ans, je me rends compte d'un phénomène inquiétant à Montréal qui semble s'aggraver avec le temps qui passe. De plus en plus, dans certaines des industries du service — que cela soit les chauffeurs de taxi, les réceptionnistes dans les hôtels ou les préposés des lignes aériennes à l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau — on me parle en français jusqu'à ce qu'on voie mon nom sur une carte de crédit ou une carte d'accès à bord. Subitement, en apprenant que je m'appelle Gordon McIvor, qui n'est décidément pas «de souche pure», on refuse dès lors de m'adresser la parole en français, répondant à mes questions ou mes commentaires seulement en anglais.

Club exclusif?

Au début, je croyais que mon français était peut-être devenu plus faible et que le message que l'on voulait m'envoyer, c'était que mon français n'était pas digne d'une réponse. Mes amis et mes collègues m'assurent, cependant, qu'il n'en est rien et que c'est plutôt le fait que certaines personnes ne veulent pas parler français, coûte que coûte, avec les non-francophones.

Franchement, cette théorie me rend malheureux, car il fut un temps où les francophones du Québec et même du monde entier étaient heureux et même flattés que l'on s'adresse à eux en français. De plus en plus au Canada anglais, les jeunes maîtrisent la langue française et deviennent bilingues. Il y en a même ceux qui disent que la langue française est en pleine croissance au Canada, ce qui n'est pas, de toute évidence, le cas en France où les vedettes sortent de plus en plus souvent des chansons en anglais et où l'on continue à s'angliciser à un rythme alarmant.

J'ai une conviction profonde et je veux le crier sur tous les toits du Québec. Si un anglophone vous adresse la parole en français et que son français n'est pas lamentable, pourquoi nom de Dieu ne pas l'encourager dans cette démarche?

On s'est plaint pendant des décennies au Québec que les anglophones ne voulaient ou ne pouvaient pas apprendre le français, et maintenant on a cette nouvelle catégorie de gens qui semblent croire que la langue française est uniquement un outil de communication entre francophones de naissance, et que toute autre personne, aussi à l'aise soit-elle en français, n'est pas admissible à se joindre à ce club exclusif. Si l'on veut que la langue française continue son rayonnement au Canada et ailleurs, il me semble d'une logique irréfutable qu'on devrait encourager l'usage de cette langue chez tout le monde.

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Lors de mon dernier voyage à Montréal, j'ai vécu encore une fois la même expérience. Devant la réception d'un hôtel de luxe, on m'a demandé mon nom en français. Quand je l'eus donné, on m'a, comme d'habitude, répondu en anglais. J'ai décidé d'interroger cette personne pour mieux comprendre ce phénomène: «Pourquoi vous me répondez en anglais quand je vous parle en français?»

La jeune dame m'a dévisagé avec un regard plein de pitié, comme si j'étais une curiosité de la nature d'avoir pu poser une question hors de toute logique. « Parce que vous êtes anglais, mon cher Monsieur.»

Et voici le noeud de cette nouvelle philosophie: on veut me parler en anglais parce que je suis anglais. Peu importe mon niveau de compétence en français et peu importe le fait que je m'étais adressé à cette personne en français. Je suppose que si elle avait une compétence en portugais et que je m'appelais Mario Da Silva, elle aurait senti une obligation de me parler dans cette langue-là.

En fin de compte, une langue est une façon de communiquer et une façon de voir le monde. Je suis heureux et très fier d'avoir maîtrisé cette belle langue que j'adore de tout mon coeur, et je me permets de croire qu'il existe beaucoup de Québécois qui sont également fiers d'avoir maîtrisé la langue anglaise. C'est pourtant bizarre de se trouver au Québec, où l'on s'est battu pour pouvoir vivre en français, et de se retrouver devant certains francophones qui ne veulent surtout pas parler français avec ceux qui ne sont pas francophones de naissance.

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Gordon McIvor

Toronto*

*L'auteur se présente comme un grand francophile qui passe beaucoup de son temps libre à promouvoir l'usage du français au Canada anglais.