Le Salon du livre et la liberté de l'écrivain

C'est un immense plaisir de vous retrouver aujourd'hui à l'occasion de la 29e édition du Salon du livre de Montréal. Un plaisir renouvelé, puisque j'en suis à ma seconde expérience comme présidente d'honneur.

Cette année, j'ai envie de vous parler de liberté. De la liberté de l'écrivain, ce cadeau du ciel dont on ne mesure pas assez l'importance.

Nul autre créateur ne jouit d'une liberté aussi absolue dans l'exercice de son art. Je soupçonne les cinéastes, les compositeurs, les dramaturges et les journalistes d'envier les écrivains. Un stylo ou un clavier, du papier, et c'est parti. Pas de demandes de financement exorbitantes, pas de méga-budget à gérer. Pas de diffuseurs ni de patrons de presse à qui il faut plaire à tout prix. Et pas de rectitude politique obligée.

L'écrivain flotte sur son petit nuage, plonge dans son univers, recrée le monde à son goût... Parfois, il s'insurge contre ce qui lui semble inacceptable. Il prend alors ouvertement parti pour ou contre un sujet d'actualité, tente même d'influencer le cours des événements. Toujours, il se sent libre de livrer le fond de sa pensée, car il n'a de comptes à rendre à personne, sinon à lui-même.

Si j'en parle, c'est parce que le Salon du livre de Montréal est le lieu par excellence où s'incarne cette liberté. Une fois par année, pendant cinq jours, plus d'un millier de romanciers, d'essayistes, de poètes et d'illustrateurs venus des horizons les plus divers se rassemblent sous un même toit. Le temps d'une pause, ils s'amènent place Bonaventure, désireux de partager leurs découvertes, de débattre leurs idées et de cultiver des amitiés littéraires. Leur seule ambition: communiquer leur passion du livre à des milliers de lecteurs. En toute liberté.

Cette gigantesque encyclopédie humaine convie les amoureux de la lecture et les assoiffés de connaissances à un rendez-vous unique. Bon an mal an, ceux-ci sont plus de 120 000 à franchir les tourniquets du Salon pour rencontrer les auteurs qu'ils ont lus et aimés. Pour échanger des impressions, solliciter des conseils et, moment sublime, pour choisir parmi les 5000 nouveaux titres «le» livre qui les projettera dans un autre univers ou leur permettra de comprendre le monde dans lequel ils vivent. Comme le dit le romancier Gilles Archambault, l'un des animateurs du Salon, «quand j'aime un livre, je répands la nouvelle...».

Quelque 120 000 visiteurs, c'est très impressionnant pour un petit pays comme le nôtre. En comparaison, le dernier Salon du livre de Paris a attiré

174 000 visiteurs. Autant dire qu'en Amérique francophone, notre Salon est l'événement incontournable de l'automne, ce que souligne notre slogan de 2006.

Justement, cette année, l'histoire nord-américaine est à l'honneur au Carrefour. Cinq cents ans d'histoire du Québec, du Canada, des États-Unis et du Mexique revisités par les historiens et les géographes, mais aussi imaginés par les romanciers d'ici et d'ailleurs. C'est là une belle occasion de se rappeler la place qu'occupe notre littérature sur ce continent. Qui peut témoigner de la fragilité d'un peuple mieux que l'écrivain?

Parce que c'est aussi ça, le rôle d'un écrivain. Tous n'ont pas comme nous la chance de vivre dans un monde où la liberté d'expression n'est plus à conquérir.

En écrivant ces lignes, mes pensées vont à Anna Politkovskaïa, courageuse journaliste et écrivaine tombée le mois dernier à Moscou sous les balles assassines des ennemis de la liberté. Nul doute que les écrivains profiteront des tribunes qui leur sont offertes au Salon pour évoquer cette liberté qu'Anna a payée de sa vie. [...]

Naturellement, tous les écrivains ne se donnent pas pour mission d'observer les grandeurs et misères de la planète. L'engagement est une affaire purement personnelle. Certains écrivent parce qu'ils ont une histoire à raconter, d'autres parce qu'ils veulent partager une expérience. D'autres encore ont envie d'amuser, de détendre les esprits, de faire rire. Au Salon, il n'y a pas de genre mineur. Chaque livre est une petite pierre d'un édifice qui se construit lentement depuis un siècle et demi. Notre littérature est encore jeune et le statut de sa langue est toujours précaire, toujours à renégocier, comme le faisait récemment remarquer l'écrivaine Lise Gauvin. Raison de plus pour affirmer haut et fort que tous les artisans du livre sont essentiels. [...]

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Micheline Lachance

Écrivaine, journaliste et présidente d'honneur du Salon du livre de Montréal, édition 2006

Extraits de l'allocution d'ouverture prononcée hier soir par l'auteure.

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