L'avenir appartient-il aux «soldats de la paix»?

Depuis le début des années 1990, les Nations unies occupent une place centrale dans la mise en oeuvre des stratégies de prévention et de résolution des conflits. Il est rarement question d'une mission de paix sans que l'on y associe automatiquement l'ONU.

Fait nouveau dans l'histoire, cette organisation internationale a pu déployer des soldats fournis par ses pays membres pour maintenir ou restaurer une paix souvent fragile. Au cours des 50 dernières années, l'ONU a ainsi dépêché des centaines de milliers de Casques bleus (que nous dénommons les «soldats de la paix») pour accomplir diverses missions d'observation et de surveillance visant à enrayer les risques de reprise d'un conflit.

De surcroît, depuis la fin de la guerre froide, les Nations unies ont affiché deux ambitions: d'une part, favoriser les conditions d'un règlement durable des conflits et, d'autre part, aider les sociétés ayant subi de violents conflits à se réconcilier et à se reconstruire. Cet agenda élargi explique ainsi la très grande prolifération des missions de paix durant la dernière décennie.

Un rôle accru

Les missions de paix, comme les conflits, se sont accrus. Après la fin de la guerre froide, de 1989 à 1993, 17 nouvelles opérations onusiennes ont vu le jour, soit autant que durant les quatre décennies précédentes. Avant 1989, 15 missions sont déployées et toutes (sauf cinq) s'inscrivent dans un contexte de conflit interétatique; entre 1989 et 2000, 38 opérations sont mises en oeuvre et toutes (sauf cinq) se déroulent dans un contexte de conflit intra-étatique!

De quelque 11 000 soldats de la paix déployés en 1991, on en retrouve plus de 78 000 deux ans plus tard — sommet jamais atteint auparavant, ni ultérieurement.

Après un certain essoufflement ou un souci de parcimonie à la fin des années 1990 (30 000 Casques bleus déployés en 1999), on dénombre au milieu des années 2000 plus de 70 000 soldats de l'ONU répartis sur une quinzaine de missions. Il faut ajouter à ce nombre 50 000 soldats de l'OTAN et de l'Union européenne qui patrouillent en Afghanistan, au Kosovo et en Bosnie pour imposer une paix musclée et toujours précaire.

L'ONU est plus active que jamais. Entre 1990 et 2002, les initiatives de rétablissement de la paix ont été multipliées par quatre; les mises en place de sanctions par cinq; les missions de diplomatie préventive par six; les groupes et mécanismes de médiation, de même que les commissions de vérité et de réconciliation, par sept. L'ensemble des opérations de paix a plus que doublé, passant de sept missions en 1988 à seize missions en 2004.

Si quelque 2200 Casques bleus ont trouvé la mort dans les missions de paix, entre 1948 et 2006, plus de la moitié de ces disparitions sont survenues depuis 1993. Les missions de paix sont plus exigeantes et plus dangereuses depuis que l'ère des conflits intra-étatiques a remplacé celle des guerres interétatiques, pour lesquelles les mécanismes de l'ONU semblaient mieux adaptés.

Mandats réévalués

Pour mettre fin aux guerres civiles et ethniques, dans un contexte international de sécurité transformé, les Nations unies ont voulu corriger les mandats et réévaluer les moyens des interventions de paix. Les résultats ont été tantôt prometteurs, tantôt décevants. Les rapports autocritiques publiés par l'ONU sur le génocide rwandais de 1994 et sur celui d'un village de Bosnie (Srebrenica) en 1995 ont dévoilé l'extrême défaillance de ses mécanismes et de ses décisions en matière d'opérations de paix.

Nombreuses ont été les analyses des carences onusiennes en matière de paix et de sécurité internationale, depuis ces événements, et qui s'expriment encore aujourd'hui devant son inaction face aux situations au Darfour ou dans la République démocratique du Congo ou au Liban.

L'époque du casque bleu impartial et qui ne faisait que s'interposer entre combattants, consentants à cette présence, semble bel et bien révolue. De concert avec d'autres acteurs, notamment des organismes humanitaires et des institutions financières, les casques bleus entreprennent des actions et obéissent à des doctrines qui dépassent la vision stricte et traditionnelle du maintien de la paix. Leur nouveau rôle consiste alors à rétablir, à imposer et à consolider la paix — objectifs certes plus ambitieux.

De plus en plus d'observateurs jugent une telle entreprise louable mais naïve, vouée à l'échec car animée par de faux espoirs. À leurs yeux, l'ONU ne peut guère s'éloigner d'une conception westphalienne de la sécurité, fondement même de sa création en 1945. En avalisant des normes d'ingérence, qui approfondissent de façon concrète les engagements de la sécurité humaine, les Nations unies s'exposent, selon eux, aux limites et aux obstacles immenses qui se dressent devant les missions de paix intra-étatiques.

Entre autres, la perspective de remodeler artificiellement des sociétés, à l'image des démocraties occidentales, paraît pour le moins contestable. L'ONU peut-elle véritablement remplir un tel rôle? Ses soldats de la paix peuvent-ils vraiment aider à résorber les conflits intra-étatiques? La question se pose dès lors que surgit une nouvelle mission de paix et il est prévisible que, désormais, elle fasse l'objet de débats âpres et persistants.

*Une conférence portant sur plusieurs thèmes abordés dans cet ouvrage aura lieu samedi au Salon du livre de Montréal.

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Charles-Philippe David

Titulaire de la chaire Raoul-Danduranden études stratégiques et diplomatiques et membre de l'Observatoire sur les missions de paix à l'Université du Québec à Montréal

Extrait de l'ouvrage La Guerre et la Paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie (deuxième édition), qui paraît cette semaine aux Presses de Sciences Po*.