Libre-opinion: Confusion autour de la nationalisation de l'eau

«Les tenants de la nationalisation, notamment André Bouthillier d'Eau-Secours!, plaident plutôt pour que l'eau soit qualifiée de "chose collective"», dixit Antoine Robitaille, journaliste au Devoir («Nationalisations et taxes au programme de Québec solidaire», le 7 novembre 2006).

Loin d'affirmer que j'ai été mal cité par le journaliste, je dirais plutôt qu'il y a là matière à confusion idéologique pour la majorité de la population québécoise. De là à laisser croire que je serais pour la nationalisation comme remède à tous les maux d'eaux, il y a un pas à ne pas franchir.

Durant des années, sans être d'aucune chapelle, nous disions, en parlant des choses dont tous se servaient ou qui étaient utiles à toute la population, qu'elles étaient collectives ou d'utilité publique. Ayant grandi sous le règne de René Lévesque (époque libérale), il est normal que j'intègre dans mon discours la notion de nationalisation lorsque je souhaite soustraire une chose d'utilité publique ou collective au secteur privé de la sphère économique.

J'avoue que, quelque part en 2005, je disais publiquement que la nationalisation de l'eau pourrait nous aider à la protéger. La coalition n'ayant pas de position arrêtée sur la question, le président pouvait réfléchir à voix haute.

Ayant le privilège de ne pas être un politicien à la langue de bois, mais plutôt un président bénévole qui évolue avec la connaissance collective des membres de la coalition, je dois reconnaître que les mots utilisés alors peuvent aujourd'hui porter à confusion.

Les distinctions à faire

Pour mieux comprendre, il faut savoir que dans le débat public, qu'il se déroule au restaurant du coin ou dans les médias, on invoque la nationalisation comme une solution aux cinq réalités ci-dessous, qu'il faut bien séparer pour trouver une solution pertinente à chacune:

- la protection de l'H2O, la molécule, le liquide, dont chaque humain ne peut se passer;

- le commerce de l'eau, une industrie qui embouteille le liquide, le transforme ou non et le vend sur le marché;

- l'utilisation de l'eau par des gens qui font commerce de produits ayant une forte teneur en eau, et l'eau comme intrant dans la fabrication des produits (plastiques, voitures, etc.);

- l'exportation de l'eau en vrac, en grande quantité et dans des contenants de plus de 17 litres;

- la privatisation des infrastructures de distribution de l'eau potable et d'assainissement des eaux usées.

Commençons par le plus simple, le point 5. La cause est entendue et le gouvernement n'a pas écouté le BAPE ni les recommandations de 90 % des mémoires déposés lors de l'étude de la loi 62 qui s'est transformée en loi 134 et qui permet la privatisation de la gestion de l'eau au Québec. Cette loi est une aberration idéologique que de plus en plus de corps publics et de pays récusent. La solution à cet élément réside donc dans une loi qui interdirait aux municipalités, qui présentement en ont la responsabilité, de procéder de cette façon.

Le point 4: comme le Québec ne connaît pas l'état de ses réserves d'eau, on peut dire sans crainte de se tromper que la loi-moratoire qui en empêche l'exportation en vrac devrait, en décembre 2006, au moment de sa révision, devenir une loi qui interdit l'exportation de l'eau en vrac. Point.

Dans le cas du point 3, en effet, il pourrait exister une redevance à l'État sur l'utilisation de l'eau en tant que ressource (intrant de production). Mais la détermination du quantum de cette redevance n'est pas simple et il appartient à l'État, avec sa batterie de spécialistes, de faire des propositions à la population.

Pour le point 2, l'État du Québec laisserait-il les multinationales, monopoles privés, s'enrichir à même des réserves d'eau aux quantités limitées et menacées par les changements climatiques? Ici, la question se pose quant à la nationalisation de l'industrie.

Et finalement le point 1, qui donne lieu à l'imbroglio actuel. En effet, la nationalisation de l'eau n'ajoute rien à la capacité qu'a déjà l'État de protéger l'eau (H2O).

Pour toutes ces raisons, la coalition prépare une formation toute spéciale afin que ses membres, et ensuite la population, puissent bien distinguer l'eau comme «chose collective», «chose commune», «bien commun — res communis», etc. D'ici là, le président poursuit sa réflexion à voix haute. L'eau, c'est l'affaire de tous et non les affaires de quelques-uns!

***

André Bouthillier

Président d'Eau Secours! - La Coalition québécoise pour une gestion responsable de l'eau

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.