Pour un Québec économe

L'effondrement marqué de l'épargne au Québec depuis 2003 et le raz-de-marée vers la retraite qui s'annonce d'ici 15 ans entraîneront des contractions sociales et des conflits générationnels de tout premier plan au Québec.

Pour éviter les crises qui pointent à l'horizon, si les Québécois ne prennent pas rapidement leur sort en main, des professionnels de la finance et des académiciens ont formé une coalition pour donner l'alarme et démontrer l'urgence de restaurer la confiance dans les systèmes d'épargne et d'investissement.

En cela, ils appellent tous les Québécois, du Québec lucide au Québec solidaire, à prendre conscience de l'ampleur du déficit qui se creuse de jour en jour pour assurer le bien-être minimum des Québécois et une solidarité inter-générationnelle plus saine et équilibrée, et à se pencher intensément sur le problème de l'épargne.

Tout comme l'infrastructure routière en déroute, l'ossature de l'épargne et de l'investissement au Québec donne l'impression de se désagréger de jour en jour dans un climat général de laisser-faire et de nids-de-poule. Les scandales de fonds mutuels en 2005 et le dernier soubresaut des fiducies de revenu révèlent un état persistant et général d'insécurité financière parmi le public. Le cadre politique actuel se révèle de moins en moins adapté et efficace pour relever les nouveaux défis posés par les phénomènes de globalisation et d'hybridation des modèles de gouvernance.

Adopter une approche globale

De nombreux projets de loi (27, 29, 30) et de nouveaux règlements, affectant tous un aspect ou un autre de l'épargne et de l'investissement, sont actuellement à l'étude à l'Assemblée nationale. Une réflexion sérieuse alimentant une véritable politique nationale de l'épargne impliquerait de les envisager dans une approche globale de la politique de l'épargne et non de façon isolée et individuelle.

En effet, à la veille du changement de générations le plus radical depuis un siècle, avec la mutation des baby-boomers en «papy-boomers», des conflits inter-générationnels aigus et la perspective d'un nouveau déclin socio-économique hantent des centaines de milliers de Québécois. Le conflit oppose retraités, employés actifs et jeunes. Il s'articule autour de deux phénomènes.

Premièrement, il y a la faiblesse générale du taux d'épargne chez les Québécois: le taux d'épargne du Canada et du Québec a atteint son plus bas niveau depuis la Grande dépression en chutant à 1 % au cours de la période 2005-06, contre une moyenne d'environ 4 à 5 % entre 1993 et 2004, et plus de 10 % entre 1973 et 1993. Et ce, alors que le Québec est la seule province canadienne où le nombre les faillites personnelles et commerciales a augmenté en 2006.

Deuxièmement, on note la participation inégale des générations au stock d'épargne. Ces phénomènes sont porteurs d'importants conflits sociaux.

La marmite du conflit inter-générationnel

Tout d'abord, on trouve les centaines de milliers de préretraités, provenant surtout des services publics (municipalités, universités et gouvernement provincial), tributaires d'une rente de retraite susceptible d'être insuffisante pour les 20 à 30 années de retraite qui les attendent, au lieu de 15 à 20 années dans le passé. Ces aînés reviennent à la table de négociation pour réclamer l'indexation de leur retraite et avoir accès aux surplus accumulés des caisses.

Ensuite, on trouve les travailleurs actifs, qui ne sont pas certains de bénéficier des avantages de la retraite qui leur ont été promis, en raison des difficultés financières de nombreuses entreprises et de la conversion de leurs caisses de retraite en régime d'accumulation. En effet, selon diverses sources,

80 % des caisses de retraites au Canada sont aujourd'hui incapables d'honorer tous les engagements à venir qu'elles ont pris auprès de leurs bénéficiaires.

Selon un sondage réalisé par Watson Wyatt et le Conference Board du Canada, 61 % des directeurs financiers prédisent que la crise des retraites au Canada s'accentuera probablement au cours des prochaines années.

Face à une telle incertitude, les travailleurs, qui cotisent pour les fonds de retraite, arguent que les retraités ne peuvent avoir droit au partage sans prise de risque et sans nouvelle contribution; les retraités doivent être prêts à assumer des risques de pertes s'ils veulent obtenir ces avantages.

Enfin, il y a les oubliés: les jeunes qui ne participent pas à ces programmes de retraite et qui épargnent trop peu. Ils ne s'intéressent pas encore à ce débat mais devront en subir de lourdes conséquences. Plus on retarde la mise en place d'une politique intégrée, plus l'arbitrage deviendra onéreux et douloureux. Et il n'y a pas de secret: les contribuables devront soit mettre la main à la poche, soit consentir à l'abandon de programmes sociaux toujours plus nombreux.

Mieux protégés en consommant qu'en investissant?

Les Québécois, dont le taux d'épargne recule constamment depuis 30 ans, ne réussissent pas à rattraper leur retard par rapport aux Canadiens. L'impression que les frais financiers sont élevés et qu'il manque de concurrence, la profonde mutation des caisses de retraite qui reportent sur les particuliers toute la responsabilité fiduciaire, la complexité croissante des instruments et la confusion persistante de la chaîne de distribution, autant de facteurs qui contribuent à décourager les épargnants d'investir sagement et efficacement.

Ceux qui devraient profiter le plus de la montée de la Bourse sont justement ceux qui en ont le plus peur. Et les autres, qui avaient investi avec confiance dans les fiducies de revenus, tel que Granby Industries, pour profiter d'entrées stables, constatent que 76 d'entre elles affichent une perte de capital accumulé de près de 4 milliards $.

Les consommateurs se sentent mieux protégés et semblent plus satisfaits en achetant des objets de consommation courante — lecteurs MP3, consoles de jeux, aspirateurs électriques ou abonnements de magazines — qu'en investissant leurs dollars durement gagnés dans des fonds collectifs, des caisses de retraites ou des régimes d'épargne-retraite.

Parce que le bras droit ignore souvent ce que le bras gauche fait au sein de l'État, le temps est venu de coordonner plus activement les politiques entre les ministères des Finances, du Revenu, de la Famille, de la Justice (responsable de la Loi sur la protection du consommateur) et de l'Emploi pour faciliter l'accès au marché et relever le taux d'épargne.

Nous ne pouvons plus continuer à appliquer une politique mosaïque lorsque le ministère de l'Emploi propose un statut de responsabilité fiduciaire aux sociétés de gestion qui est ignoré par le ministère des Finances et l'Autorité des marchés financiers. Nous ne pouvons pas plus renforcer la sécurité des fonds collectifs sans tenir compte des politiques d'ensemble de protection des consommateurs. Et la sécurité des caisses de retraite dépend d'économies d'échelle beaucoup plus efficaces et de l'optimalisation des processus de gestion pour extraire de chaque point de base plus de revenus pour les générations de demain.

Il ne peut y avoir de véritable réflexion sans une vision d'ensemble. C'est pourquoi nous avons créé la Coalition pour la protection des investisseurs afin de remettre l'épargne au centre de nos préoccupations pendant qu'il en est encore temps.

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Andrée De Serres, Professeur, directrice du programme MBA en financement d'entreprise et codirectrice du Groupe interdisciplinaire de recherche en éthique financière (GIREF), Université du Québec à Montréal

René Delsanne, Professeur, département de mathématiques, Université du Québec à Montréal

Reynald N. Harpin, Expert-conseil en placement et administrateur de sociétés

Jean-Luc Landry, Associé principal, LandryMorin

Robert Pouliot, Vice-president et cofondateur, Centre d'excellence fiduciaire (CEFEX)

Michel Roux, Doyen de la faculté de gestion, Université de Paris 13 et cofondateur du Groupe de recherche interdisciplinaire en éthique financière (GIREF)

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