Le prestige de l'indépendance

Le Québec en tant que culture globale est-il fatigué? Je ne le crois pas. Le peuple québécois est loin d'être fatigué, si ce n'est de ses fatigants, de ses élites politiques de tout poil, nationalistes à l'ancienne, tels les Robert Bourassa et ses disciples, à la moderne, tels les René Lévesque, ses successeurs et ses adeptes, qui tentent sans cesse, sans vergogne et heureusement sans réel succès de le détourner du seul chemin qui le mènerait à sa pleine émancipation, à savoir son indépendance nationale. Car il s'agit bien de cela.

Loin d'être fatigué, le peuple québécois est plus créateur, plus dynamique, plus solidaire, plus fier, plus puissant, plus vivant qu'il ne l'a jamais été au cours de son histoire. On ne compte plus ses scientifiques et ses inventeurs, ses artistes et ses écrivains dont les découvertes et leurs applications, dont les oeuvres et leurs interprétations ne soient reconnues ici et dans le monde autant pour leur caractère unique que pour leur exacte insertion dans la modernité.

Il en est de même du rôle de l'industrie, de celui des institutions et de celui des inventions technologiques dans le développement culturel. Et que dire des multiples manifestations de la culture populaire qui ne cessent de s'inventer des fêtes et des festivals, de fouiller dans sa généalogie, de fabriquer des fromages, de mettre en valeur chaque attrait touristique de ses villages?

Et, progrès incommensurable par rapport au tournant des années 1960, le peuple québécois se prend lui-même de plus en plus comme point de référence, les oeuvres des prédécesseurs, dans tous les domaines du savoir, de l'art et de l'entrepreneurship, devenant source d'inspiration et de re-création, accomplissant ce qu'Hubert Aquin disait: «Plus on s'identifie à soi-même, plus on devient communicable, car c'est au fond de soi-même qu'on débouche sur l'expression.» Ainsi est disparu un des symptômes de notre fatigue, souligné par notre auteur: la nécessité du déracinement et de l'exil, de la percée à Ottawa et de la ratification du talent à Paris.

Désaliénation

Loin d'être fatigué, le peuple québécois commence même à donner naissance à des philosophes, c'est-à-dire à des penseurs qui posent sur sa société et sur le monde un regard qui lui est propre et qui lui renvoie de lui-même et du monde une représentation qui lui est à la fois particulière et universelle. C'est un des aboutissements, et pas le moindre, du travail de désaliénation entrepris par le mouvement indépendantiste à la fin des années 50 et mené sans cesse depuis.

Que cette représentation soit sévère pour lui-même, voire négative parfois, n'est pas de la plus grande importance. L'important, c'est que, grâce à ce travail de la pensée, les Québécois ne se laissent plus définir par les autres. Les vues méprisantes des Jane Wong et compagnie indignent désormais jusqu'au désâmé Jean Charest.

En effet, un des plus grands acquis de la lutte pour l'indépendance tient au fait que les Québécois de nationalité canadienne-française se sont sortis de la névrose collective du doute qui les menait à se laisser définir par les autres, à se percevoir comme un peuple aliéné incapable de concevoir son identité nationale comme une et indivisible, aussi métissée qu'elle soit devenue, à se percevoir comme un peuple toujours obligé de prouver la légitimité de son existence. Et cela, malgré tous les discours adverses, tenus par les oligarchies politiques et économiques canadiennes et leurs valets québécois, et puissamment diffusés.

Loin d'être fatigué, le peuple québécois est plus engagé que jamais de manière combative et efficace dans des mouvements de toutes sortes (8000 organismes communautaires locaux, des dizaines de mouvements sociaux organisés sur une base nationale et des centaines de syndicats) qui défendent ses intérêts collectifs dans tous les domaines [...]. Sans oublier les projets de société qu'il élabore et les débats idéologiques que ceux-ci proposent et suscitent.

Appui sans leadership

Loin d'être fatigué, le peuple québécois maintient à plus ou moins 45 % son appui à sa pleine émancipation nationale alors même qu'aucun leadership indépendantiste ne la lui propose plus depuis belle lurette. Alors même qu'au contraire, ceux qui se prétendent les principaux porteurs du projet lui présentent l'indépendance comme une option radicale qu'ils n'osent même pas appeler par son nom, pendant que les nationalistes flous et mous la lui présentent comme un mal nécessaire auquel il devra éventuellement se résigner après épuisement de tous les compromis possibles.

Et pourtant, l'option demeure bien vivante. Si bien qu'elle renouvelle son discours. Par conséquent, celui-ci porte de plus en plus sur les nouveaux enjeux qui fondent la nécessité et l'urgence de l'indépendance, soit la transformation à un rythme sans cesse accéléré de la fédération canadienne en un État unitaire, la diversité ethnique grandissante du Québec et la participation autonome au processus universel de la mondialisation de tous les échanges. [...]

Non, le peuple québécois n'est pas fatigué. Ce sont ces détenteurs des pouvoirs politique, économique et médiatique qui dominent en nombre à l'Assemblée nationale, dans les conseils d'administration des sociétés privées et publiques, dans les partis politiques, dans les universités, chez les chefs de pupitre et d'antenne qui créent de toute pièce ce climat de morosité dans lequel nous baignons apparemment depuis l'après-référendum de 1995.

Ce sont eux qui décrètent que le peuple québécois en a assez des débats constitutionnels et politiques sur la question nationale et que le temps est venu de la dénationaliser en rapetissant sans fin la définition de la nation, allant jusqu'à la réduire à la question citoyenne, comme s'il était possible de mener à bien la lutte pour l'indépendance nationale sans la fonder sur l'expérience historique de la nation canadienne-française, qui forme encore aujourd'hui la majorité du peuple québécois. [...]

Se dégager de l'hégémonie du PQ

Il ne saurait y avoir oeuvre d'émancipation nationale, ni autre d'ailleurs, qu'inscrite dans une approche véridique et sans concession de la réalité, puisqu'on ne peut mener un peuple, pas plus le peuple québécois qu'aucun autre, à vouloir, à faire et à assumer son indépendance en prétendant l'y conduire en catimini, dans une démarche qui l'écarte totalement du processus.

Il est en effet devenu impérieux que les groupes sociaux et mouvements politiques indépendantistes, depuis trop longtemps assujettis à l'hégémonie du Parti québécois, reprennent l'initiative de leurs propres combats et retrouvent toute leur liberté d'action.

Car il s'agit bien de cela. La fatigue qui nous guette et qui pourrait nous entraîner dans un cul-de-sac définitif est inscrite dans l'actuel manque de mobilisation et d'action constante des forces de contestation de l'ordre constitutionnel et politique établi. La fatigue qui nous guette est inscrite dans le report, une fois de plus, d'adopter une véritable stratégie qui engagerait un véritable combat mené sur le terrain de l'indépendance, le seul qui puisse à plus ou moins long terme conduire le Québec à la victoire décisive.

***

Andrée Ferretti, Écrivaine

* Extrait de l'allocution prononcée la semaine dernière par l'auteure dans le cadre du colloque sur Hubert Aquin organisé par la radio de Radio-Canada et la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.