Au chevet de l'histoire

À la lumière des débats récents entourant le programme de réforme de l'enseignement de l'histoire dans les écoles secondaires du Québec, tout indique que la question du rôle de la discipline historique dans les sociétés multiculturelles actuelles persistera à être entendue dans l'espace public, ici comme ailleurs.

Trois éléments me semblent mériter un certain développement afin de comprendre pourquoi il peut être salutaire de soutenir ce débat.

La question a de l'envergure: à ceux qui assignent à la discipline historique un rôle d'intégration de la diversité culturelle (autochtones, populations migrantes, diversité sexuelle) jumelé à celui d'une «responsabilisation citoyenne» (le nom du programme étant «Histoire et éducation à la citoyenneté») s'opposent politologues, sociologues, philosophes, mères et pères de famille issus d'horizons divers, pour qui l'histoire doit d'abord et avant tout servir à transmettre un héritage, une mémoire collective ou commune.

Tous cependant s'entendent en général pour reconnaître l'importance et la richesse que constitue la diversité culturelle dans les sociétés actuelles.

La comparaison

Un premier élément de réflexion peut être apporté si on adopte une perspective comparative, attentive aux nuances qui s'imposent. Pour prendre seulement l'exemple de nos voisins du Sud dans les Amériques, il est intéressant de constater que ce même débat, en même temps, quoique peut-être depuis un peu plus longtemps aux États-Unis, a cours.

Des historiens, dont David Thelen, professeur à l'Université de l'Indiana, ont préconisé au début des années 90 une histoire dite «conviviale», littéralement «a user friendly history», une histoire plus consensuelle, plus rassembleuse, dans le contexte d'une société profondément transformée par la diversité culturelle et non moins profondément aux prises avec des problèmes de consensus et de violence parfois inouïs.

Néanmoins, en dépit de cette volonté peut-être louable mais plus certainement naïve, de vouloir apaiser les conflits de la sorte, d'aucuns parmi la vaste communauté des historiens aux États-Unis se sont insurgés contre cette «réforme», non sans parfois la tourner en dérision, par exemple en stigmatisant l'idée de parler de l'esclavage en l'appelant «immigration forcée».

Des historiens et des juristes développent, en contrepartie de cette histoire pseudo «conviviale» et «rassembleuse», des concepts neufs comme celui du «cosmopolitisme enraciné» (pensons ici à David Hollinger et à Bruce Ackerman) ou encore en redécouvre de plus anciens.

Il peut être utile ainsi de se souvenir qu'au XVIIIe siècle, la tolérance consistait en la possibilité de permettre à l'autre de se situer dans l'erreur. Quoi qu'il en soit, des considérations sur les débats que ce même problème suscite ailleurs que chez nous ne peuvent, je pense, qu'éclairer la société québécoise actuelle.

«La» réforme

Un second élément à retenir est que cette réforme de l'histoire s'inscrit naturellement dans le cadre de «la» réforme de l'éducation au Québec. D'autres sont plus qualifiés que moi pour effectuer les développements requis à ce sujet; les critiques fusent apparemment de partout.

J'estime important de rappeler que les débats sur la réforme de l'histoire gagneront aussi à être nourris par des considérations sur la réforme de l'enseignement du français, des mathématiques, des sciences et des arts, de la morale ou de la religion, de la philosophie au collégial, voire de toutes les disciplines universitaires, tout en étant encore une fois attentif aux nuances que les perspectives comparatives exigent nécessairement.

La langue

J'insisterai davantage sur un troisième et dernier élément: la langue. Il y a, me semble-t-il, un lien étroit, mais dont on parle peu, entre la réécriture actuelle de l'histoire et la reformulation de la langue française que désignent les expressions consacrées de «langue de bois» ou encore de «langue de coton», laquelle se situe dans cet espace flou, parfois risible et souvent inquiétant, de la rectitude politique.

Le langage de l'information, en particulier, se pose comme le vecteur privilégié de la communication qu'établissent les divers agents de relations publiques, notamment ceux qui sont attachés à l'armée.

Au début des années 90, lors de la première guerre du Golfe consécutive à l'invasion du Koweït par l'Irak, l'expression «dommages collatéraux» utilisée pour désigner les mortalités civiles pouvait encore susciter un certain scepticisme. Or, aujourd'hui, du fait principalement de l'accueil non critique que les journalistes ont réservé au vocabulaire déployé lors des conférences de presse de l'armée américaine, il semble que cette expression soit passée dans l'usage courant.

La dernière en date pourrait être celle de «terrible accident» pour qualifier par exemple, au mépris de la science de la balistique, le fait qu'une roquette soit importunément tombée sur un véhicule militaire.

Je ne m'attarderai pas davantage à l'énumération de ce vocabulaire nouveau. Mais il faut insister, je pense, à cette relation ou, à tout le moins, à cette concomitance entre ces deux phénomènes de réécriture de l'histoire et de réinvention de la langue. Quelle que soit notre opinion politique ou notre idéologie au sens fort du terme, il faut reconnaître que le «jargon» d'un Jocelyn Létourneau (voir l'article de Louis Cornellier dans Le Devoir des 4 et 5 novembre 2006) présente un contraste insolent avec la langue d'Hubert Aquin et de Judith Jasmin, pour ne nommer que ceux-là.

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Martin Nadeau, Docteur en histoire et chercheur invité à la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes (CREQC) de l'Université du Québec à Montréal

* Résumé de la présentation de l'auteur dans le cadre du symposium «L'histoire à l'épreuve de la diversité culturelle: nouvelles formes de cosmopolitisme?», organisé par la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes et qui a lieu aujourd'hui à l'Université du Québec à Montréal.