L'apport des aînés à la société

lI est devenu courant depuis quelque temps au Québec de jouxter dans un même discours les projections démographiques québécoises et leur incidence sur la fragilité des finances publiques, établissant ainsi un lien direct de causalité entre le vieillissement de la population et l'alourdissement des coûts de santé publique.

Les ténors de l'économie, non pas ceux et celles qui font l'économie, mais ceux et celles qui en parlent, considèrent que le vieillissement de la population (lire les personnes âgées) constitue un problème majeur. À tel point qu'on annonce une catastrophe prochaine des finances publiques liée au vieillissement, si la population ne se lance pas dès maintenant dans des exercices expiatoires pour racheter la faute d'avoir, écrivent certains, le triste bilan d'être la population la plus âgée.

On assied ces pronostics inquiétants sur des courbes tracées à partir de paramètres économétriques minutieusement choisis et surtout angoissants à souhait. On y lance des chiffres annonçant un boléro étourdissant de milliards qui seraient dorénavant engloutis dans la santé. Tout cela en négligeant, bien sûr, de considérer la dynamique nouvelle des changements sociaux déjà en émergence depuis quelques années comme, par exemple, le retardement de l'âge effectif de la retraite et la contribution économique grandissante des personnes qui ne font plus partie de la cohorte d'âge dite de celle au travail.

Des aînés en bonne santé

À preuve, l'essentiel du discours relatif aux aînés est à peu près obnubilé par le problème singulier de la santé et des coûts qui lui seraient inhérents. Pourtant, la vaste majorité des aînés de 65 ans ou plus sont autonomes, en bonne santé, engagés dans des activités sociales et sûrement pas le fardeau social et économique que l'on veut bien laisser entrevoir.

Le Conseil des aînés du Québec ne nie aucunement l'impact économique et social du vieillissement de notre société et son impact sur les finances publiques. Au contraire, il est celui qui depuis au moins une décennie a martelé, souvent en solo d'ailleurs, que le vieillissement collectif du Québec est en quelque sorte et sera de plus en plus le moteur du changement de notre société.

Mais, il faut bien le reconnaître, le regard populaire souvent terne à l'endroit des aînés qui provient d'une appréciation défaillante du phénomène de l'avancement en âge, n'appartient pas qu'aux autres, mais tout autant aux aînés eux-mêmes. En fait, les manifestations d'âgisme primaire frappent toujours plus crûment lorsqu'elles émanent de ceux et celles qui font partie de la cohorte des aînés et les effets néfastes qu'elles provoquent, contribuent, hélas, à attiser grandement cette perception malsaine que vieillir n'est qu'un malheur regrettable de la condition humaine.

Ne pas être silencieux

Au cours des derniers mois, le Conseil des aînés, de concert avec les grandes associations représentant une large partie des aînés du Québec et les Tables régionales de concertation des aînés ont entrepris la remise en état du processus de concertation des forces vives de ces organismes au regard des grands enjeux auxquels nos aînés font face. Les résultats probants obtenus dans le dossier de la certification obligatoire des résidences privées pour personnes âgées nous incitent à continuer en ce sens. Mais il y a plus que la stricte revendication des droits des aînés qui doit animer nos actions.

Dans un monde où les courants dominants s'alimentent à l'instantanéité, la performance à tout prix, le culte de l'esthétisme, la réussite sans effort, la pensée magique et la glorification du modèle Star académie tenant lieu d'idéal en se présentant comme l'itinéraire privilégié menant au bonheur, les aînés, plus que jamais, ne peuvent se permettre de demeurer muets.

Les valeurs de durée, essentiellement portées par les aînés et qui renvoient à la mémoire de la société et des familles, au sens de la vie et à la sagesse populaire, sont d'une importance capitale et irremplaçable dans une société qui comme la nôtre cherche le chemin de la pérennité et sa voie normale d'émancipation. Les aînés ne peuvent pas se permettre de demeurer plus longtemps silencieux et absents des grands enjeux éthiques et moraux, des discussions entourant la mosaïque de notre culture et des interrogations tout autant socioéconomiques que politiques.

Bref, dans un monde en turbulence, et c'est là le propre de la vie, les aînés, particulièrement ceux et celles qui ont inspiré la révolution tranquille et participé activement à sa mise en oeuvre, doivent réapprendre à renouer avec la splendeur de l'engagement personnel et à semer à pleines mains leurs savoirs, leurs expériences et leur foi en l'avenir. Ils doivent, dès lors, dans leur quotidien faire le geste d'ouvrir les bras aux générations montantes et se servir de leurs vastes expériences acquises pour promouvoir les nouvelles solidarités en émergence dans notre société.

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Georges Lalande, Président, Conseil des aînés