Exploitons la sagesse des vieux

La société québécoise évolue, c'est normal et sain. Elle s'adapte à la technologie et à la mondialisation de l'économie. Mais en relevant tant bien que mal les défis modernes, elle risque de perdre son âme.

Technologie, productivité, compétitivité et hyperspécialisation sont ainsi devenus des composantes essentielles dans le champ de l'économie comme dans celui de la santé ou des services sociaux. Le mal ne réside pas dans ces objectifs eux-mêmes, mais dans le fait qu'ils risquent d'occulter les finalités de nos actions et de nos systèmes. Ils risquent de prendre toute la place tant dans nos discours que dans nos actions, tant dans nos budgets que dans les petits gestes qui contribuent à guérir, accompagner et réconforter.

Qu'advient-il de l'humanisme et de la solidarité qui furent et sont encore pour l'instant les bases de la société québécoise? Sommes-nous en train de perdre des valeurs fondamentales qui nous distinguent en Amérique?

Cette course qui nous essouffle s'inscrit mal dans la durée. L'ici et maintenant est un monstre qui dévore le temps; on prend le meilleur et on va ensuite ailleurs quand le citron est pressé et qu'un autre fruit plus mûr et plus juteux promet des profits plus substantiels. Politiques gouvernementales, conditions de travail, charges sociales, solidarité, engagement à long terme, autant d'obstacles à la croissance et au profit. La loi du «prêt-à-jeter» prévaut.

Dans un tel contexte, un groupe est particulièrement placé, poussé, à la marge: les vieux. Ils sont perçus comme un fardeau et le vieillissement annoncé de notre société comme une apocalypse, une catastrophe sociale et économique.

Notre société a au contraire un urgent besoin des vieux pour retrouver des valeurs humanistes et de solidarité. Et bonne nouvelle, on en aura de plus en plus. Il faut cependant leur faire une place, une petite place pour qu'ils aient une voix dans le débat social.

Il est temps de réfléchir à la place des vieux dans notre société. Il est temps de définir une politique vieillesse ou plutôt une politique sagesse. Il est temps de profiter d'un capital de sagesse extraordinaire que nos sociétés vieillissantes détiennent maintenant et pourraient faire fructifier. Pour cela, il faut réfléchir à la manière dont la société pourrait mieux intégrer les vieux.

Un moteur économique

Sur le plan économique, les vieux peuvent aussi être un moteur pour le développement de la richesse. Ils sont maintenant plus fortunés et demeurent des consommateurs actifs et des contribuables significatifs. Les revenus dont on a reporté l'imposition au moyen des REER et autres régimes de retraite deviennent maintenant des bénéfices pour l'État après avoir été des pertes pendant plusieurs décennies.

L'apport économique des vieux a été peu étudié par les économistes plus désireux d'alimenter l'hystérie collective du déclin économique annoncé par le vieillissement de la population. Comment expliquer l'essor économique actuel des sociétés européennes qui présentent des taux de vieillissement bien supérieurs aux nôtres? En échangeant nos pesos canadiens contre des euros ou en nous promenant en Europe, on constate facilement que ces «vieux pays» sont en plein développement.

Politique sagesse

Une politique sagesse pourrait réviser nos conceptions bismarckiennes dépassées de la retraite. Remettre en question les incitatifs à la retraite anticipée, les prestations basées sur les revenus des dernières années qui obligent une rupture subite avec le milieu de travail, examiner des mécanismes de retraite graduelle et des allégements du temps de travail. On s'alarme d'une pénurie de personnel alors qu'on laisse partir une masse de travailleurs expérimentés et dévoués. On cherche à remplir une baignoire sans se rendre compte que le bouchon est enlevé.

Une politique sagesse réviserait l'urbanisme de nos villes mal adapté aux personnes âgées. Une politique sagesse tenterait d'adapter le transport en commun, conçu essentiellement pour les étudiants et travailleurs. Une politique sagesse examinerait les questions de logement, de sécurité et d'intégration sociale.

Une politique sagesse donnerait une voix aux vieux pour définir la société québécoise de demain. Une voix à une génération qui, pour contrer les effets pervers de l'industrialisation du siècle dernier, a mis en avant des valeurs humanistes et de solidarité pour se doter des institutions et programmes dont nous, les générations plus jeunes, avons largement bénéficié.

Un siècle plus tard, la technologie remplace l'industrie, et les vieux peuvent nous aider à éviter de retomber encore une fois dans les mêmes pièges pour continuer à bâtir un Québec humain, juste et solidaire. Un Québec qui, tout en relevant les défis de la modernité, saura préserver l'humanisme et la solidarité qui le distinguent en Amérique. Un Québec ouvert sur le monde, un Québec fait pour le monde, un Québec pour tout le monde.

***

Réjean Hébert, Doyen, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université de Sherbrooke

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.