Le progrès de la longévité, drame de l'époque

Depuis le milieu du XIXe siècle, en gros, les sociétés occidentales connaissent une extension constante et de plus en plus marquée de la longévité. J'estime, contrairement à l'opinion générale, qu'il s'agit là d'une évolution éminemment regrettable et porteuse de grands malheurs.

Il est vrai que dans notre société pleurnicharde qui ne cesse de célébrer la «commisération», la longévité est vue comme l'expression éloquente du progrès de la science médicale et l'occasion d'une nouvelle extension de l'État-providence. L'humanitarisme a pris nettement le pas sur l'humanisme: voilà qui juge une époque.

J'aurai bientôt 80 ans, «je vais sur mes quatre-vingts ans», comme on disait jadis. Je ne m'en flatte ni ne m'en désole: c'est ainsi. Je suis néanmoins préoccupé quant à la vitalité de nos sociétés, la québécoise et la canadienne-française, ou québécoise française, en particulier devant le poids croissant des «vieux», de même que devant l'hypocrisie grandissante qui conduit nombre de nos contemporains à rejeter l'appellation même de «vieux».

Que de fois n'ai-je pas entendu les protestations ridicules de mes interlocuteurs lorsque je demandais, par exemple, la formule pour les vieux ou «la carte des vieux»: «Mais non, voyons, vous n'êtes pas vieux. D'ailleurs, on ne dit plus ça. On dit: le troisième âge, l'âge d'or...», et autres sublimes niaiseries d'une époque qui n'en manque pas.

Condamné à durer

Quoi qu'il veuille, le vieux fait le malheur de ce temps, où tout est désormais conçu pour lui bien plus que pour les jeunes et pour les gens d'âge mûr. Encore un peu, être jeune ou paraître jeune aura quelque chose de choquant, d'indécent, ressemblera à une provocation.

Et lors même que l'on voudrait se hâter de passer l'arme à gauche, accélérer le processus, on s'en trouve dissuadé par les sociétés d'assurance-vie qui refusent tout net de verser la prime si les circonstances du départ peuvent sembler un tantinet suspectes. Et comme on ne souhaite évidemment pas faire le malheur de ses héritiers, on est en quelque sorte condamné à durer, fût-ce dans la plus totale désolation. L'existence végétative, une solitude misérable, que l'on fait souvent mine, pour la galerie, de supporter allègrement.

Il reste à chanter, comme mon arrière-grand-mère paternelle: «Dieu d'amour, quand m'appellerez-vous au céleste séjour?» Mais j'entends le Très Haut me rabrouer et me faire dire par un porte-parole bougonnant: «Tu te retrouveras bien assez tôt dans la vallée de Josaphat. Et là, tu devras patienter quelques années, au bas mot, avec le sourire, au moins en apparence... Ah! mon gaillard! Tu finiras par regretter l'existence terrestre... où tu as passé ton temps à geindre, incapable de mesurer et d'apprécier le sort enviable que je t'avais fait. Toi et tes semblables avez toujours ignoré ce qu'est la gratitude la plus élémentaire.»

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Jean-Marc Léger, Journaliste