Libre-opinion: L'éditeur, ce méconnu

À la fin de la semaine s'ouvrira la 29e édition du Salon du livre de Montréal. Bien sûr, on y célébrera la lecture, les lecteurs, la littérature et le livre lui-même. On parlera beaucoup (et c'est tant mieux) des auteurs. On peut même dire sans se tromper que l'on parlera surtout des auteurs. Par contre, il y sera bien peu question des éditeurs.

La plupart du temps, on parle de ceux-ci comme des grands méchants loups qui, largement subventionnés, font de l'argent sur le dos des auteurs. En fait, la situation est beaucoup plus nuancée, et, si certains éditeurs vivent très bien (et c'est tant mieux), c'est très rarement «sur le dos des auteurs», mais plutôt avec leur complicité. Cependant, il en va bien différemment de bon nombre de petites maisons d'édition pour qui le quotidien n'est pas toujours des plus faciles.

Je pense que l'image négative de l'éditeur est surtout le fait d'un manque de connaissance du travail de celui-ci. Dans la réalité, au Québec, bien peu de gens savent quelles sont les tâches qu'il accomplit. Sûrement parce qu'il s'agit d'un métier complexe, plein de nuances, qu'il est difficile d'expliquer rapidement.

Pour faire image, on pourrait toutefois résumer le travail d'un éditeur à trois grands rôles.

L'aventurier
On est bien loin ici de la vision démodée de l'éditeur assis à son bureau, submergé de livres, en train d'annoter tranquillement un manuscrit. Être éditeur, c'est, à chaque nouvelle publication, s'embarquer pour une nouvelle aventure.

En premier lieu, une aventure humaine avec l'auteur. L'éditeur-aventurier devra à la fois respecter celui-ci et donner une forme «commercialisable» à l'oeuvre. Le plus souvent il lui faudra expliquer à l'auteur ce qu'est la fameuse «chaîne du livre» pour qu'il comprenne bien qui fait quoi et qui est payé pour quoi. Il sera alors le guide de l'auteur sur un territoire inconnu.

L'éditeur-aventurier devra aussi s'aventurer sur le terrain miné des droits d'auteurs. Même si bien des avocats passent une partie de leur temps à interpréter la Loi sur le droit d'auteur, celle-ci n'en régira pas moins les relations entre l'auteur et l'éditeur. Tout un contrat!

L'aventure humaine se poursuit dès que la «production» d'un livre est enclenchée. L'éditeur-aventurier ne sait pas à quoi s'attendre (des flots calmes ou tumultueux?), que ce soit avec l'auteur, les graphistes, à la commercialisation, avec les médias ou encore avec le public. Si certaines fois l'aventure est belle (ce qui ne veut pas forcément dire qu'il s'agit d'un succès commercial), d'autres fois elle tourne au cauchemar.

Il y a aussi une part d'aventure sociétale quand un éditeur accepte de diffuser des propos culturels (que ce soit de culture littéraire, scolaire ou populaire) qui auront plus ou moins d'impact sur la société. Les exemples sont nombreux et l'éditeur peut se retrouver, tout comme l'auteur, au beau milieu d'une polémique. C'est parfois toute une aventure!

Le maître artisan
En même temps que celui d'aventurier, l'éditeur va jouer un rôle qui est bien contradictoire. Il devient maître artisan. Il va passer des heures à peaufiner les livres, à les ciseler, à les travailler et les retravailler, à les parachever. En collaboration avec toute une équipe (auteur, graphiste, réviseur, imprimeur, etc.), l'éditeur-maître artisan va chercher à produire une oeuvre originale, unique, inimitable.

Il y a aussi, il ne faut pas l'oublier, une part de création dans le métier d'éditeur. C'est dans le rôle du maître artisan que celle-ci s'exprime peut-être le plus.

Le gestionnaire
Pour que l'aventure se poursuive, pour que la culture puisse être diffusée, pour que les auteurs et les artisans puissent s'exprimer, travailler, fignoler leur oeuvre, l'éditeur doit se faire chef d'entreprise.

L'éditeur-gestionnaire doit financer, calculer, prévoir. Il doit délaisser quelques instants ses rôles d'aventurier et de maître artisan pour se frotter au monde, ô combien pragmatique, des banquiers et de la finance. C'est lui qui, financièrement, prend le plus de risques... d'où l'importance de bien savoir calculer!

L'éditeur-gestionnaire doit aussi voir à la diffusion et à la commercialisation des oeuvres. Il gérera les campagnes de presse, tout en travaillant avec son distributeur, les libraires et les divers réseaux de commercialisation. On peut éditer la plus belle oeuvre au monde, mais sans diffusion, elle restera lettre morte.

Finalement, l'éditeur-gestionnaire fera tout pour rentabiliser ses opérations, pour que vivent convenablement tous les employés et artisans qui l'entourent et que d'autres belles aventures puissent se réaliser.

L'éditeur: un aventurier — maître artisan — gestionnaire voilà comment, selon moi, on peut synthétiser les rôles de l'éditeur. Juste en mettant ses trois mots l'un à côté de l'autre on se rend bien compte de la diversité des tâches et parfois même de leur contradiction. Mais quel beau métier! Quel métier fantastique!

J'espère que la prochaine fois que vous rencontrerez un auteur, vous lui demanderez des nouvelles de son éditeur. J'espère que la prochaine fois que vous rencontrerez un éditeur vous aurez une belle opinion de lui... et surtout que vous lui demanderez de vous parler de son métier.

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Bertrand Dumont
Éditeur