Au Québec, comment lier le 11-Novembre et l'Afghanistan?

Comme chaque année, le 11-Novembre est l'occasion d'honorer la mémoire de soldats canadiens tombés au champ d'honneur. Exercice de deuil collectif et de «faire se souvenir»: même si l'origine de cette cérémonie remonte à plus de 90 ans, son actualité demeure au fil des décennies, et plus particulièrement en cette année 2006 avec les pertes canadiennes en Afghanistan.

C'est le 11 novembre 1919, sur l'invitation du souverain britannique George V, qu'est organisée à travers tout le Canada la première célébration de cette journée en hommage aux 60 000 Canadiens qui perdirent la vie en Europe au cours de la Première Guerre mondiale de 1914-18. La date choisie devait rappeler aux générations de l'après-guerre l'entrée en vigueur de l'Armistice qui, le 11 novembre 1918, à 11h, mettait fin à quatre années d'hécatombe. Rappelons qu'au cours de cette «Grande Guerre», comme ses contemporains la nommèrent, huit millions de soldats moururent.

Pour les hommes et les femmes de cette époque, le 11-Novembre devait permettre d'honorer la mémoire de ceux qui, par leur sacrifice, offraient au monde et à leurs descendants une ère de paix «solide et durable» en faisant de cette Grande Guerre la «der des ders»...

L'histoire nous montre qu'il n'en fut rien et le cénotaphe de Montréal, inauguré initialement en 1924 pour les morts montréalais de la Première Guerre mondiale, en témoigne avec l'ajout de dates rappelant ces autres conflits du XXe siècle auxquels le Canada participa. «1939-45»: la Deuxième Guerre mondiale coûta la vie à plus de 40 000 Canadiens; «1950-53»: la guerre de Corée vit plus de 300 Canadiens mourir au combat...

Le sens à donner

En 2006, les affrontements en Afghanistan ont déjà occasionné le rapatriement au Canada de plus de 40 dépouilles de soldats canadiens; verra-t-on un jour cet événement allonger encore un peu plus cette liste inscrite sur le cénotaphe? Après la tenue de manifestations dans tout le Canada en octobre dernier pour demander le retrait des troupes canadiennes d'Afghanistan, ce 11 novembre 2006 sera sans doute l'occasion pour la société de mettre en question le bien-fondé de ces sacrifices.

Exercice de «faire se souvenir», la célébration du 11-Novembre doit en effet permettre de donner un sens à la mort violente des hommes honorés.

Au cours des années 1920-30, autour notamment des anciens combattants, c'est la dialectique d'une identification nationale canadienne des disparus qui est définie et qui perdure jusqu'à nos jours, voulant voir se rassembler tous les Canadiens autour du souvenir consensuel de leurs soldats tombés au champ d'honneur. Au cours de la cérémonie du 11 novembre 2006, cette dialectique prévaudra certainement, avec l'idée du devoir accompli dans le cadre d'une mission confiée au Canada en Afghanistan.

Pourtant, au Québec, cette dimension «nationalisante canadienne» du jour du Souvenir, en plus de l'expérience douloureuse de la conscription lors des guerres de 14-18 et de 39-45, a fait se détourner nombre de Québécois tant de la cérémonie du 11-Novembre que de ses anciens combattants, «laissés dans l'ombre». Bien que depuis les années 1990 il y ait une tendance au sein de l'élite intellectuelle québécoise pour mettre en lumière la place du Québec dans les conflits contemporains, la mémoire collective québécoise se détourne du fait militaire, qu'elle veut étranger à ses valeurs identitaires, amenant les Québécois à se représenter comme un «peuple pacifiste».

L'histoire et la présence de monuments aux morts à travers le Québec rendent plutôt compte de leur engagement dans l'histoire militaire du XXe siècle, ce que la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal reconnaît depuis 1998 avec l'organisation d'une cérémonie qui se veut proprement québécoise à la Croix du Sacrifice du cimetière Mont-Royal. Il sera alors intéressant de voir comment y sera abordée cette question de l'Afghanistan.

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Mourad Djebabla

Doctorant en histoire, Université du Québec à Montréal

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