Le documentaire doit survivre, pour la suite du monde

Le documentaire est en crise. On parle trop peu de lui. On lui fait trop peu de place sur nos écrans. On le finance mal. Ce n'est ni de la fiction avec des paillettes ni du reportage avec des images chocs. Parent pauvre du cinéma, on le considère trop souvent comme un art mineur et négligeable.

Pourtant, le documentaire est essentiel. Il prend le pouls de la société et la réveille, la provoque, la remet en question. Il encourage à l'action, à la prise de position. Il se veut un allié inconditionnel de la vie. Il conjugue l'image, le son et la pensée pour en faire une arme de construction massive.

Paradoxalement, le documentaire est souvent l'art des humbles, de ceux qui ne se mettent pas en avant, qui carburent à la passion. Ceux qui croient avant tout en l'homme et en l'avenir, qui pensent qu'il vaut la peine de se battre pour une cause et qui croient que leur combat peut faire changer les choses. Au nom de cette foi, les documentaristes acceptent de vivre en situation précaire et en ne sachant pas de quoi demain sera fait.

Pourtant, c'est de ces lendemains dont ils se préoccupent, pour tous, avec obstination. Phares, ils mettent en lumière les différentes facettes de notre réalité et balisent notre parcours social et individuel. Ils tentent de nous éviter écueils et naufrages. Porte-voix, ils crient bien haut, et sur plusieurs registres, ce que nous refusons de dire ou d'entendre. Témoins incontournables de leur temps, ils ne se battent pas contre les moulins, ils se battent avec eux, avec la terre et le vivant, «pour la suite du monde».

Le documentaire s'adresse au coeur et à la conscience et se préoccupe d'avantage de l'évolution humaine que de la cote d'écoute.

Part infime

Certains documentaires comme L'Erreur boréale, Roger Toupin, épicier variété ou Ce qu'il reste de nous ont récemment connu un véritable succès au Québec. Il faut pourtant savoir que l'existence du documentaire est toujours et plus que jamais menacée. Au cinéma, la part du budget destinée à ces oeuvres porteuses de sens est infime. Sur nos petits écrans, on leur réserve de très rares plages horaires, martelées de publicités qui les désamorcent et réduisent leur impact.

En août dernier, le journal Libération annonçait la mort prochaine du documentaire: «Le documentaire va mourir et personne ne s'en inquiétera.» La situation est aussi critique chez nous, et je m'en inquiète maintenant. Je ne veux pas assister, impassible, à cette mise à mort annoncée.

Je réclame pour le documentaire le droit de vie, sans qu'il ait à mendier pour assurer sa subsistance. Je réclame qu'on lui reconnaissance enfin ses lettres de noblesse.

Maintenant ou jamais, producteurs, réalisateurs, techniciens, télédiffuseurs et décideurs, nous devons unir nos efforts pour assurer la survie du genre. Parce que, pour reprendre les mots si justes d'un tribun en semi-retraite, le documentaire «est aussi fragile et aussi nécessaire que l'oxygène naissant».

* Dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, qui ont lieu du 9 au 19 novembre, l'Observatoire du documentaire tient aujourd'hui au Cinéma ONF à Montréal un forum ayant pour thème «Le documentaire et la télévision: mettre du coeur dans un mariage de raison».

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Manon Barbeau, Cinéaste et présidente de l'Observatoire du documentaire*

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