Libre-opinion: La paix est-elle une utopie ?

La communauté internationale vit une époque difficile, et même les plus prudents d'entre nous se demandent, peut-être de manière trop alarmiste, si nous ne sommes pas tout près d'un nouveau conflit international.

En un sens, la guerre n'a jamais cessé, partout dans le monde, mais il est difficile de voir dans les conflits des 50 dernières années une situation analogue à la Seconde Guerre mondiale.

Et pourtant, il serait tout aussi faux de dire que rien n'a changé, ne serait-ce que le visage de la guerre et la manière d'y réagir. Nos sociétés modernes, démocratiques et fondées sur des principes de justice, semblent dériver vers l'irrationalité et la peur.

Le 16 novembre sera la Journée mondiale de la philosophie, comme l'a décidé l'UNESCO. En soi, la philosophie ne s'oppose pas à la guerre, ni même à l'usage de la violence à des fins politiques autres que l'autodéfense. On peut très bien décrire les raisons pour lesquelles il est préférable pour un individu ou une société de dominer autrui plutôt que d'être dominé par lui. [...]

Ceci étant, la philosophie, par définition, s'oppose à l'irrationalité. Elle peut certes expliquer ou analyser des comportements irrationnels, mais elle ne le fera pas de manière irrationnelle.

Autrement, il ne s'agirait pas de philosophie. Si donc la philosophie ne s'oppose pas nécessairement à la guerre, elle s'oppose en tout cas à tout ce qui est irrationnel en elle. C'est un premier pas.

La peur est le plus court chemin vers la guerre. Si, en revanche, une paix définitive apparaît utopique, peut-être est-ce parce que la peur nous empêche de voir ce qui est souhaitable en elle et ce qu'il est réaliste d'espérer. Voyons cela comme un deuxième pas de la philosophie vers la paix. [...]

Trois questions vers la paix

Une façon de voir les choses serait de partir de trois questions. [...]

La première consiste à se demander ce que nous cherchons lorsque nous désirons obtenir la paix. La paix représente moins une manière de vivre ensemble selon des valeurs communes fortes qu'un équilibre permettant la coopération entre les membres du groupe social ou entre plusieurs groupes.

Il faut toutefois qu'un certain nombre de valeurs minimales soient partagées pour assurer un équilibre réel au sein des rapports sociaux. Quelles sont ces valeurs minimales? La démocratie, entendue comme délibération des parties, est une de ces valeurs, voire le principe organisateur de toutes ces valeurs. Si ce qui est recherché par la démocratie est une certaine stabilité politique et une sécurité, on ne voit pas comment cela pourrait être possible si cela n'est pas vrai pour tous. La démocratie consiste à laisser place à toutes les revendications des exclus, non pas nécessairement pour les satisfaire toutes, mais pour construire un lien social suffisamment solide pour protéger chacun de chacun.

Deuxième question: quels sont les obstacles à la paix? La guerre est évidemment l'obstacle le plus important. En temps de guerre, la paix est non seulement impossible entre les belligérants, mais est difficile au sein même des groupes sociaux. [...] Le détournement de la démocratie à des fins prétendument sécuritaires constitue un autre obstacle, tant à l'intérieur des groupes qu'entre les groupes.

L'un des principaux obstacles à la paix est l'une des causes premières de la guerre: la peur. Instiller la peur revient à jouer le jeu de la terreur et de la guerre. Ce discours n'est pas une pétition de principe contre la prudence la plus élémentaire en des temps incertains. Ce qui est dit ici, c'est que la prudence n'est pas sa propre fin, et cette dernière n'est pas la sécurité: en dernière instance, la fin est la paix, c'est-à-dire non seulement le droit de vivre, mais le droit de vivre une vie décente, sans causer de préjudice à autrui.

Enfin, troisième question: quelle paix au lendemain de la guerre? La situation d'après-guerre pose le problème fondamental du rapport entre justice et paix, notamment, pour prendre l'exemple le plus flagrant, dans les cas de crimes collectifs ou de crimes de guerre. La justice peut-elle être sacrifiée sur l'autel de la paix?

Encore une fois, la démocratie est l'outil par excellence d'un juste équilibre entre impératifs de justice et nécessité de pacification. La paix, même dans les conditions extrêmes de l'après-guerre, ne sera pas une utopie si [...] toutes les parties concernées par le conflit sont appelées à oeuvrer ensemble à la construction d'institutions politiques saines et durables. [...]

Les idées à échanger

Il peut être rationnel, habile, stratégique, de faire appel à l'irrationnel, à la peur ou à la xénophobie. Mais si la philosophie existe, et si elle n'est pas l'apanage de quelques-uns mais un discours que tous peuvent tenter d'exprimer de la meilleure manière possible, il est certain que la manipulation politique contre la paix n'ira pas de soi. [...]

Pour dire les choses autrement, la philosophie est par excellence démocratique car on ne pense jamais très bien isolé dans sa tête. Il faut vérifier ses idées auprès d'autrui et accorder à chacun toute l'importance qu'il mérite. Voilà ce qui empêche la peur de l'autre. En ce sens, la philosophie constitue une sécurité collective contre les dérives irrationnelles du discours sécuritaire.

Ce soir à 19h, la NAPAC (Nouvelle Alliance pour la philosophie au collège) organise un «Café philo» au Café-friperie Le Placard, 2129 rue Mont-Royal Est, afin de discuter de ce texte (renseignements: kdeslauriers@brebeuf.qc.ca). Ce débat inaugurera une semaine d'activités dans les cégeps du Québec pour célébrer la Journée internationale de la philosophie le 16 novembre.

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Christian Nadeau, Professeur au département de philosophie, Université de Montréal

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